Parmi les foyers de contamination de la peste fasciste, le Saguenay-Lac-St-Jean a une place de choix. Le Collectif Emma Goldman, organisation libertaire de la région, a su être aux première loges dans la lutte contre cette maladie en multipliant les actions et enquêtes visant à nuire aux groupes racistes de la région. Le Chat noir s'est entretenu avec deux membres du groupe pour discuter de leur militantisme, mais aussi de la parution en avril 2020 d'un ouvrage sur le sujet écrit par le Collectif: Combattre l'extrême droite et le populisme.

Créé en 2008, le Collectif Emma Goldman n'avait pas et n'a toujours pas une vocation antifasciste en tant que telle. À l'inverse de groupes comme l'éphémère Action antiraciste Saguenay (2017), créés en réaction à l'émergence de groupes anti-immigration, l'extrême-droite est surtout devenu un enjeu pour le groupe au fil du temps et des actes de provocation racistes qui avaient lieu dans la région. «Ce n'est pas notre lutte principale», indique l'un de deux membres du groupe. «Dans nos mobilisations on rencontre des gens d'extrême-droite [...] ça nous tombe un peu dessus.»

Pourtant, le Collectif constitue probablement l'organisation la plus active dans la région du Saguenay-Lac-St-Jean en ce qui concerne la lutte contre la droite raciste, et la publication d'un ouvrage dédié spécifiquement à cette cause va en ce sens. Au fil des années, le groupe a su répliquer coup sur coup aux actions fascistes dans la région et a su s'attirer une place de choix parmi les groupes honnis par l'extrême-droite saguenéenne.

Combattre l'extrême-droite et le populisme est publié chez M Éditeur

Répliquer coup sur coup à l'extrême-droite

Le Collectif Emma Goldman met de l'avant dans son livre un principe qu'un des membres du groupe répète en entrevue: «pour chaque action facho, il faut faire 5 actions antifas». Sans réellement atteindre le quintuple, on note en effet qu'au cours de son existence le Collectif a toujours tenu à agir dès qu'un nouveau groupe xénophobe surgissait et se mettait à répandre son idéologie d'extrême-droite. «Ça devient une nécessité de s'organiser. [...] Trouver ces gens-là, limiter leur action.... rendre leur travail plus dur».

Le Collectif s'est d'ailleurs fait remarquer pour sa collecte et sa diffusion d'informations compromettantes pour l'extrême-droite. Combattre l'extrême droite et le populisme relate par exemple qu'en 2017, suite à la publication par le Collectif d'informations sensées être internes à un groupe secret du Clan 02 de la Meute, un climat de paranoïa s'est installé chez les militant.e.s xénophobes, les amenant à abandonner une action de perturbation qui visait un événement de gauche.

Le Collectif ne fait cependant pas que dans l'action négative, dirigée contre d'autres groupes. Au contraire, les membres de l'organisation croient que les actions positives sont une part essentielle de la lutte antifasciste. Avec des actions comme la Marmite autogérée (une soupe populaire à vocation politique), le Collectif souhaite mettre de l'avant des valeurs de «solidarité, d'entraide, de partage, d'autogestion». «On dénonce l'extrême-droite parce qu'elle a rien à proposer à part la haine de l'autre, donc nous on propose quelque chose», explique un membre du Collectif.

Contrairement à des groupes comme l'Aube dorée en Grèce ou Atalante à Québec, la Meute et autres groupes anti-immigration du Saguenay n'ont pas de programme positif à proposer. En 2018, le Collectif avait cosigné une lettre dénonçant l'infiltration de quelques membres de la Meute dans la Soupe populaire de Chicoutimi, mais en ce qui concerne Storm Alliance, le groupe donnerait plus dans le support à la gentrification qu'à la défense des personnes pauvres.

«Occuper la rue», montrer aux autres membres de la communauté comment l'entraide est matériellement plus profitable que la haine quand on a faim, constitue ainsi une stratégie cruciale du groupe.

Photo publiée en novembre 2017 par Action antiraciste Saguenay. En haut une affiche annonçant une contre-manifestation à Québec (à laquelle les groupes antifascistes du Saguenay se sont joints), en bas une affiche faisant la promotion de la marmite autogérée du Collectif Emma Goldman.

Autodéfense populaire

Malgré les provocations multiples et les tentatives d'agression de la part de l'extrême-droite, le collectif Emma Goldman relève que les groupes fascistes préfèrent souvent jouer les gros bras à une distance raisonnable des antifascistes. Hormis un épisode où des néo-nazis ont attaqué le chien d'une amie du groupe, les membres du Collectif n'ont heureusement jamais eu à subir de dégâts physiques pour leur militantisme.

Ce n'est pourtant pas parce que les groupes comme Storm Alliance n'ont pas essayé. «Quand on a des activités aux centre-ville contre la gentrification, l'extrême droite essaie de venir les saboter», indique un membre du groupe. Le 4 août 2018, par exemple, une dizaine de sympathisant.e.s d'extrême-droite (certain.e.s armées) ont essayé d'attaquer un campement contre la gentrification organisé par le Collectif Emma Goldman. Heureusement, des anarchistes montaient la garde et vite les assaillant.e.s sont reparti.e.s sans essayer de se battre.

Le Collectif croit justement en la nécessité de pratiquer l'autodéfense populaire, c'est-à-dire de «tisser des liens de solidarité pour combattre toutes les formes d'oppression et d'exploitation.» À chaque attaque de l'extrême-droite, le Collectif Emma Goldman réplique d'abord par l'entraide, par exemple en offrant des espaces de discussion pour les personnes intimidé.e.s par la droite. De même, lorsque des fascistes ont pénétré par effraction dans le domicile d'une militante, le Collectif s'est aussitôt chargé de l'aider à mettre un système de sécurité en place chez elle.

Prendre les taouins au sérieux

À la lecture de l'ouvrage publié par le Collectif, l'extrême-droite apparaît comme une menace avec des atours parfois sacrément loufoques. Des néo-nazis collaborant avec des catholiques célébrant la messe en latin au chef de la Meute qui compare le Collectif Emma Goldman à «une princesse qui rote et qui pète devant ses sujets», on aura tôt fait de prendre l'extrême-droite saguenéenne pour un bande d'idiots sans importance.

Pourtant, si le côté clownesque de l'extrême-droite faire rire, les membres du Collectif n'entendent pas sous-estimer leur impact. «Même si y'ont l'air taouins, pis désorganisés, pis broche-à-foin, ils peuvent quand même avoir une portée, quand même faire beaucoup de dégâts», indique un militant du groupe. «C'est important de pas banaliser», renchérit-il. «Quand on verse du sang de porc [sur une mosquée], quand on fait un tag raciste, ça fait des dégâts».

Le livre cite à cet égard le propriétaire de l'épicerie Mon Afrique au Saguenay, Marcellin Gbazaï, qui donne une bonne confirmation aux propos du Collectif:

À un moment donné, dit-il, parce que les gens ne font rien, un immigrant va se faire tuer et là, ils vont dire que c'est trop tard. Je suis sûr que ça va aller jusque là. Dans les autres pays, ça a commencé comme ça. Tranquillement. Ils vont aller jusqu'à l'extrême. J'ai peur et je suis découragé.
Vigile contre le racisme en mémoire de George Floyd à Chicoutimi. Photo tirée du blogue du Collectif Emma Goldman.

Un rapide historique du militantisme d'extrême-droite au Saguenay depuis 2011 (d'après Combattre l'extrême droite et le populisme)

En 2011, le maire catholique traditionaliste Jean Tremblay annonce qu'il réinstaure une prière chrétienne au début des conseils municipaux de la ville de Saguenay. Il s'adjoint alors le support d'une pléthore de groupes réactionnaires de la région: les Bérets blancs, organisation remontant à l'époque duplessiste qui «souhaite changer le Québec pour en faire un grand couvent», l'Opus Dei, la Fraternité Saint-Pie X (qui collabore parfois avec le groupe néofasciste Atalante), mais aussi la Fédération des Québécois de souche (FQS), un groupe ouvertement néonazi.

C'est en 2011 justement qu'une section saguenéenne de cette fédération apparaît. Dès ses premiers mois d'activité, le groupe suprémaciste blanc envoie des lettres d'insulte et de menace au Collectif Emma Goldman, à un organisme d'accueil des immigrant.e.s, mais aussi à une journaliste locale ayant couvert la question de l'intimidation du Collectif par l'extrême-droite. Combattre l'extrême-droite et le populisme reproduit un extrait d'un message reçu dans la boîte courriel du Collectif à l'époque:

Vive le nazisme et vive Hitler. Enfin quelqu'un décide d'agir et de massacrer toute ses impure [sic] L'extrême-droite te sodomise profondément. Un bon communiste est un communiste mort [...]

Durant Occupons Saguenay en 2011, de même que durant la grève étudiante de 2012, l'intimidation de l'extrême-droite continue. Des autocollants de la FQS ciblent les automobiles des étudiant.e.s de gauches de l'UQAC, des fascistes viennent engueuler des stands de littérature de gauche, un bonehead crie à Amir Khadir de passage à Chicoutimi de retourner chez lui, un autre fait des saluts nazis pour se battre contre les gauchistes à la Tour à bière, etc.

Loin de calmer les ardeurs de l'extrême-droite, les ondes de Radio X Chicoutimi (KYK) diffusent l'émission de l'animateur Carl Monette qui reçoit à de multiples reprises des membres ou sympathisants de la FQS et s'amuse de l'intimidation que font subir ces groupes aux journalistes et militant.e.s de la région.

En 2013, c'est plutôt le débat autour de la Charte des valeurs québécoises de Bernard Drainville qui ravive l'intensité du militantisme xénophobe dans la région. En plus de fréquentes poses d'autocollants et distribution de tracts islamophobes ciblant expressément les commerces musulmans, la Fédération des québécois de souche asperge le 31 août la mosquée de Chicoutimi avec du sang de porc. En 2014, ce sont des affiches «Saguenay ville blanche» posées aux entrées de la ville qui font la manchette.

Plus récemment, ce sont surtout la Meute et Storm Alliance (SA) qui ont été les organisations de droite les plus actives au Saguenay et au Lac-St-Jean. Créée en 2015 par deux anciens militaires, la Meute sombre vite dans les scissions et une partie de son membership rejoint en 2016 l'organisation Storm Alliance qui porte étrangement les mêmes initiales que la branche armée du parti national-socialiste d'Hitler. Storm Alliance était reconnue pour jouer aux gros bras et dans un entretien avec un ancien de SA paru cet été sur le blogue du collectif on apprenait même que Storm Alliance avait créé une section dédiée à l'intimidation d'antifascistes: DFSA («Don't fuck Storm Alliance» [sic]). La source anonyme donne un aperçu des actions de ce DFSA:

Combien de sorties ont été organisées lors des soirées aux 4 barils de Jonquière afin d’aller violenter les participants ou de faire des bris sur les véhicules... mais je ne saurais en dire plus à ce sujet, car je ne participais pas à ces actions et je ne voulais pas en entendre parler à cause de leur caractères gratuits et violents. Au Saguenay, il y avait notamment Marc Gravel [qui fut un temps chef de la section régionale des Storms] qui aimait faire de la provocation en 2017. Il avait d’ailleurs été pris pour avoir volé dans le groupe. Il allait à la Tour a bières avec son chandail et s'en vantait... mais il s'est fait mettre dehors plus d'une fois.

Aujourd'hui, l'extrême-droite est assez dispersée et aucun groupe organiser ne semble fédérer les militant.e.s anti-immigration. Cela dit, beaucoup font partie du mouvement conspirationniste actuel et se démarquent dans les manifestations anti-masques. Selon les militant.e.s du Collectif Emma Goldman, leur militantisme raciste risque de reprendre en force, justement lorsque le mouvement anti-masque va s'épuiser: «Avec la  réouverture des frontières, la crise économique, les pressions migratoires encore exercées, c'est une question de temps pour que ce discours plus traditionnel d'extrême-droite reprenne place dans l'espace public.»

Photo tirée du blogue du Collectif