L'auteurice du texte est préposé.e au bénéficiaires. Depuis l'écriture de ce texte, iel a été infecté.e par la COVID et est actuellement en rémission.

J’entre au travail, étage covid. Je salue l’agent, qui me regarde m’accoutrer d’une jaquette, de lunettes, de gants. Il est là pour me surveiller, pour s’assurer que j’enfile le tout correctement. Nous savons tous les deux qu’il n’a aucune idée de ce que je fais, lui dont la formation consistait seulement en « dites aux gens de se laver les mains en sortant ou entrant dans les ascenseurs ». Sur mon étage, c’étaient toutes des personnes âgées positives à la COVID, mais toutes souffraient, même si la plupart des gens s’en foutent sous prétexte « qu’elles peuvent mourir, elles ont déjà vécu, et puis ce ne sont que des personnes âgées, c’est pas comme si elles allaient vraiment manquer à la société en fait ». Des râles, des pleurs, des tremblements, de la douleur, parfois des cris de détresse, des halètements, de la peur, tellement de peur.

« Recule-toi quand la patiente tousse, tu vas le pogner sinon ». Les cillements de sa respiration sont audibles, on entend chaque inspiration, chaque expiration, on entend la difficulté qu’elle a. C’est correct, sa saturation est bonne, même si chaque bouffée semble être un combat. Quand sa respiration devient trop rapide et difficile, le protocole de détresse est appliqué, elle reçoit des opiacés pour l’aider. Elle va mourir bientôt, tout le monde le sait. Elle et une autre patiente sont en soins palliatifs, attendant leur heure. Comment aider à aller mieux quelqu’un en train de mourir ? J’essaie de passer du temps avec elle, rire un peu, pas trop, ça la fait tousser. J’essaie de lui transmettre de la douceur, à travers le latex de mon gant, je m’imagine qu’elle voit l’intention dans mes yeux.

Elle tousse, j’entends le mucus faire des bulles dans ses poumons, j’entends son mouvement dans ses bronches. Elle crache une boule de morve, mais ne respire pas vraiment mieux. En essayant de prendre une inspiration, ses yeux s’agrandissent, l’air ne passe pas. Elle agrippe mon visage, et ma seule pensée a été « je t’en prie, ne me contamine pas », ma terreur m’a complètement fait oublier l’humaine devant moi, tout ce que j’ai pu dire c’est une petit « doucement » en chuchotant. À qui le disais-je? Je sonne la cloche, l’infirmière lui administre des opiacés, puis la patiente s’endort. Elle respire.

Le lendemain, j’entre au travail, je m’habille, je vais prendre mon rapport. J’apprends, au gré des paroles sombres, que la patiente est morte ce soir-là. On pourra l’emballer, personne ne peut venir la voir de toute façon. Personne ne nous a parlé des procédures de décès. On improvise. Dans la chambre, son corps est encore un peu chaud, il n’y a que sa mâchoire qui est rigide. Trop tard pour fermer sa bouche, on ne va pas lui disloquer la mâchoire quand même. Elle est morte seule, et cette pensée me trouble. J’ai le réflexe de rattraper sa tête tombante, et je me trouve stupide : elle est morte, on s’en fout de sa tête. On lie ses poings et ses pieds pour ne pas que ses membres ballotent pendant le voyage. On la recouvre du linceul de plastique, je commence par les pieds, couvrir sa tête en premier me semble…trop impersonnel. Je me souviens de ses regards affolés, on dirait que je les vois encore. Je désinfecte le linceul, ça sent le Oxivir dans toute la chambre. Je lui chuchote un «au revoir», ça fait partie de mon rituel avec les morts que je côtoie au travail.

Les gens de la maison funéraire arrivent, habillé.e.s comme des astronautes. La situation me semble irréelle. On place le corps sur leur civière, on roule jusqu’à l’ascenseur, qui est trop petit. Le corps a dû être placé à la verticale pour entrer, c’est une image plutôt étrange. C’est comme ça que la Covid prend des vies, mais c’est pas grave, parce qu’y a des idiot.e.s qui trouvent que c’est un trop grand inconvénient de porter un masque dans l’autobus.