Photo publiée le 30 mai 2020 sur le compte Instagram du FCF

Passer de l'activisme sur internet au militantisme dans la rue est une étape difficile pour nombre de révolutionnaires. Heureusement pour nous, la courte histoire du Front canadien français montre que l'extrême-droite fait face au même problème.

L'itinéraire du Front canadien français

Le 23 juin, le site web Montréal antifasciste publiait un article mettant en lumière un regroupement de jeunes hommes catholiques ultranationalistes s'étant donné le nom de «Front canadien français» (FCF).  Le groupe aurait vraisemblablement été créé en avril 2020 et se décrit comme «un collectif nationaliste et catholique, œuvrant à défendre la souveraineté du Québec et son héritage chrétien, en s’appuyant sur la doctrine sociale de l’Église et la philosophie classique.»

En plus de révéler l'identité des membres et sympathisants du groupe, l'article analysait l'idéologie du FCF et montrait comment l'émergence de ce groupe est liée à «l’apparition en 2019 d’une pléthore de pages de mèmes réactionnaires propageant des valeurs catholiques intégristes, hyperconservatrices, racistes et transphobes». En effet, le courant «contre-révolutionnaire» qui inspire le FCF n'est pas nouveau au Québec, mais l'esthétique vaporwave mêlée à des photos de la vierge Marie diverge de l'iconographie catholique traditionaliste habituelle.

Image figurant dans la «Galerie» du site Wordpress du Front canadien français.

Parmi le noyau dur du FCF on trouve de fait Vincent Benatar, un mémeur dont la page Memes évangélistes duplessistes connaissait une certaine popularité à droite (la page n'existe plus). Contacté.e.s par Le Chat noir, des administrateurs.trices de pages de memes de gauche témoignent de leur malaise vis-à-vis du contenu de la page de Benatar, mais aussi des autres se revendiquant ouvertement du duplessisme. On pense ici à Mèmes clérico-nationalistes du Canada français, Memes nationalistes pour zoomers québécois ou Mesmes tradis sans retenue 𝖉𝖚 𝖇𝖆𝖗𝖔𝖓 𝖉𝖊 𝕷𝖔𝖓𝖌𝖚𝖊𝖚𝖎𝖑.

Ce sont les propos parfois implicitement, parfois explicitement antisémites de la nouvelle vague de pages de droite qui ont d'abord choqué l'administratrice de Gauchiste séparatiste peu pertinente. «[J]e les trouvais très désagréables à la base, mais j'ai l'impression qu'une séparation importante entre la droite pis l'extrême-droite c'est la façon de voir le judaïsme. Genre t'as des conservateurs racistes, homophobes et transphobes relativement partout dans la société, mais j'ai l'impression que  dire que les Juifs contrôlent l'occident c'est une opinion plus en marge de la société.»

Rigolades anticapitalistes pour étudiant.e.s écoanxieux pointe pour sa part «les appels à s’entraîner, à mépriser l’antiracisme/antifascisme ou même à s’opposer physiquement à la gauche dans le monde réel». Youppi rajoute avoir été provoqué par «l'utilisation de l'imagerie felquiste à des fins de propagande d'extrême-droite (looking at you Front de Libération du Mémé).»

Pour l'admin de Youppi, les pages comme Memes évangélistes duplessistes participent d'ailleurs à une tendance mémesque plus large, internationale.

Ah clairement qu'ils ont volé l'intégralité de leur contenu pis de leur identité sur /pol/ [une section de 4chan], ça se voit dans les templates qu'ils utilisent pis les idées qu'ils propagent. On a même nos propres pages québécoises de fashwave. Pas besoin d'être deep dans le game pour voir l'affiliation.
Un exemple de fashwave québécois. Tiré de quebec.wingism sur Instagram. Il est indiqué : je suis prêt à tuer pour ma patrie; je suis prêt à mourir pour ma nation; je suis prêt à souffrir pour mon peuple.
Un exemple de fashwave québécois. Tiré de quebec.wingism sur Instagram.

En avril 2020, les pages de memes duplessistes lancent une «guerre mémétique» contre les pages de gauche. «Si mes souvenirs sont bons, l'admin de Tokebac libre a écrit à Mémés badement translatés pour felquistes fâché.e.s pour nous dire que les duplessistes nous avaient déclaré la guerre sous le post d'une de leurs pages», relate l'administratrice de Gauchiste séparatiste peu pertinente.

Néanmoins, la guerre ne mène nul part et aucun de deux camps ne ressort vainqueur ou perdant. Ceux qui deviendront les membres du FCF se retrouvent ainsi face au constat que la «Guerre contre-révolutionnaire» mise de l'avant dans leurs memes ne pourra se dérouler sur Facebook.

Image utilisée par plusieurs pages de gauche durant la guerre mémétique contre les duplessistes. Il s'agit d'une référence à la «Loi du cadenas» de Duplessis.

«Sortir les jeunes de l'internet»

Selon Alexis Larose, membre du FCF s'étant entretenu avec Éric Duhaime, le but de l'organisation serait de «sortir les jeunes de l'internet» grâce à des travaux communautaires, en allant à la messe, en faisant du sport, etc. Certaines activités sont cependant plus récurrentes dans les sorties publiques du FCF.

Montréal antifasciste note:

les jeunes du Front canadien-français semblent calquer leur militantisme sur des organisations comme l’Action Française (royaliste et catholique, en France) ou Atalante au Québec. Depuis quelques semaines, ils se mettent en scène sur les médias sociaux en train d’appliquer des autocollants, de se recueillir devant des monuments historiques en brandissant des drapeaux, ou encore de nettoyer ces monuments pour exprimer leur amour d’un passé glorifié.

La fin mai et le début juin 2020 sont les deux moments où le FCF a le plus activement multiplié ses activités. Le 23, avec le youtubeur d'extrême-droite Alexandre Cormier-Denis, les membres du FCF se recueillent devant la statue de Lionel Groulx à Vaudreuil. Le 30 mai ils passent plutôt le balai pour nettoyer la rue autour d'une statue de Camille Laurin. Le 8 juin les membres posent en train de grimper sur une statue d'Ignace Bourget arrachant au passage une bannière avec «des slogans écrits en anglais» (Black Lives Matter).

Leurs activités publiques ralentissent cependant de manière abrupte après la parution de l'article de Montréal antifasciste. Il semblerait que les membres ont alors davantage peur de s'afficher qu'auparavant. Les antifascistes montréalais.e.s constatent que les collants du groupe, surtout actif dans Hochelaga, ont cessé d'apparaître à partir du début juillet, soit dans les deux semaines suivant la parution de l'article. Un.e antifasciste avec qui j'ai correspondu semble croire qu'il s'agit bel et bien d'un facteur décisif dans le déclin d'activité du FCF et que les actions antifascistes ayant suivi la parution de l'article ont dû effrayer une partie des membres.

Capture d'écran du site du FM 93. Il est indiqué : Alexis Larose, étudiant à l'UQAM : Le jeune homme dénonce la violence et le vandalisme des antifas.
Capture d'écran du site du FM 93

«La violence et le vandalisme des antifas»

Le 2 juillet, un des membres du Front canadien français, Alexis Larose, est reçu à l'émission d'Éric Duhaime sur les ondes du FM93. Larose y dénonce l'intimidation dont il est victime suite à la publication de l'article de Montréal antifasciste. L'entrevue, dans laquelle Larose se défend d'être fasciste («le fascisme depuis 45, ça n'existe plus», tonne-t-il), nous apprend que des gens ont «dégradé le bâtiment de [s]on adresse». Des autocollants ont été apposés sur sa porte le 24 juin et un graffiti «Antifa on te watch» a été fait sur sa porte le lendemain.

Graffiti retrouvé sur la porte de la résidence d'Alexis Larose le matin du 25 juin 2020. Il est indiqué : antifa on te watch.
Graffiti retrouvé sur la porte de la résidence d'Alexis Larose le matin du 25 juin 2020

Dans les semaines qui suivent la parution de l'article de Montréal antifasciste, c'est surtout la pose de collants dans la région de Québec qui constitue l'action principale des membres et sympathisant.e.s du FCF. À Québec, les antifascistes ont arraché quelques autocollants dans le Petit Champlain et dans le Vieux-Québec. La distribution de collants par la poste fut ainsi l'unique activité du noyau montréalais du Front canadien français durant le mois de juillet, le mois d'août ayant lui vu comme seule sortie publique une séance photo à 3 personnes devant  la statue du Centre Bell de Maurice Richard et le mois de septembre une vigile dans un cimetière pour honorer Maurice Duplessis.

Image publiée sur la page Facebook du Front canadien français le 6 août 2020. Trois personnes tiennent un drapeau du Québec modifié. Il est indiqué : gloire.
Image publiée sur la page Facebook du Front canadien français le 6 août 2020

La présence du groupe sur Facebook est d'ailleurs une affaire plus compliquée que prévue: une page Facebook nommée «Front canadien français» est créée pratiquement en même temps que la vraie page du groupe, et quelques jours plus tard une autre page, «Front canadien français officiel», est créée. Au moment de publier cet article, la première publication apparaissant sur la page du FCF était encore une mise en garde contre une fausse page. Les deux fausses pages totalisaient en octobre 28% des mentions j'aime du véritable compte.

La seule publication de la fausse page Front canadien français Officiel consiste en une version contrefaite d'une publication de la vraie page mettant en garde contre une autre fausse page.
La seule publication de la fausse page Front canadien français Officiel consiste en une version contrefaite d'une publication de la vraie page mettant en garde contre une autre fausse page.

Outre le graffiti sur la porte de la résidence d'Alexis Larose et les pages de honeypotting, une autre action vise le FCF quelques jours après la parution de l'article de Montréal antifasciste. Le Groupe libération socialiste a ainsi vandalisé le monument de Dollard-des-Ormeaux au Parc Lafontaine en graffitant trois messages dont «Fuck FCF» dessus. Dans un communiqué diffusé par contrepoints.media, le GLS écrit: «Notre action se veut également un pied de nez aux militants catho-fascistes montréalais qui se pavanent sur les réseaux sociaux en se photographiant devant cet ignoble ersatz de monument colonial et une provocation ouverte envers ces sombres merdes.»

L'inactivité du Front canadien français depuis ces événements nous laisse ainsi deviner que l'extrême-droite fait face à problème qui accable aussi le mouvement antifasciste: facile de trouver des supporters sur internet, mais trouver des gens pour agir dans le monde réel est une autre paire de manches. Autrement dit, l'évolution du Front canadien français dépendra probablement de leur capacité à «faire sortir les jeunes de l'internet» malgré leur crainte des groupes antifascistes.