Le gouvernement caquiste nous a annoncé en fin septembre qu'il fallait faire des efforts supplémentaires pour la rentrée scolaire. Que dire des efforts du Ministère de l'Éducation pour faciliter ce retour? Le Chat noir a discuté avec deux enseignant.e.s militant.e.s pour en savoir plus.

Environ 80 personnes se sont réunies le dimanche 23 août, la veille du retour à l'école dans les écoles publiques de Montréal, pour participer à une manifestation organisée par le collectif Travailleuses et travailleurs progressifs de l’enseignement (TTPE). La manifestation a eu lieu dans un contexte où les écoles déjà décrépites et les salles de classe déjà surchargées seraient rouvertes avec peu ou pas de préoccupation pour la sécurité du personnel ou des élèves, et ce, durant une pandémie qui avait jusqu’alors tué plus de 5 700 personnes au Québec. Devant un microphone ouvert, plusieurs intervenant.e.s ont exprimé leurs frustrations. Une déléguée syndicale du milieu de l'enseignement déplora la situation :

« Les élèves retournent à l’école sans baisse de ratio, sans rentrée progressive... dans des écoles où la qualité de ventilation est déficiente.  Les autorités de santé publique disent qu’il y a un risque important de contamination. »

En effet, alors que Radio-Canada divulguait l'avis de l'Institut national de santé publique ce mercredi comme si c'était une surprise, il était déjà bien clair à ce moment-là que la rentrée scolaire s'annonçait dangereuse aux yeux des experts. N'importe qui aurait pu prédire que les éclosions allaient se multiplier dans les écoles si des mesures drastiques - et des investissements massifs - n'étaient pas mises en place par le gouvernement. Pourtant, si l'on s'en remet aux points de presse du gouvernement caquiste, on arriverait à croire que c'est à cause des partys, et non des années de sous-financement du système scolaire et de mépris pour le métier d'enseignant.e, qu'on se retrouve dans une situation aussi délicate.

Le personnel enseignant se retrouve au cœur de cette crise, et malgré les défis colossaux imposés sur elleux, des militant.e.s s'organisent pour lutter contre leur exploitation et les inégalités exacerbées par la crise.

« Ça va pas ben pentoute » écrit sur un mur de brique.
Publiée sur reddit.com/r/Quebec par u/Shurikyun

Déjà brûlé.e.s, jamais consulté.e.s

Ève débutait en septembre un nouveau contrat d'enseignement au primaire dans une école en plein chantier. Avec les bruits de construction, les fenêtres recouvertes de pellicule en plastique et les climatiseurs faisant bruyamment circuler l'air dans les locaux de classe, il y avait déjà suffisamment d'irritants pour rendre ses conditions de travail insupportables. À cela, il fallait bien évidemment ajouter le contact avec les parents, la vérification des équipements informatiques à la disposition des élèves, la gestion des « bulles sociales » et même la supervision des lavages de main. Elle constate que la logistique supplémentaire a eu un effet rapide sur le personnel :

« Plusieurs collègues ayant plus d’une dizaine d’années d’expérience m’ont dit ne jamais avoir vécu de rentrée aussi éprouvante et qu’elles se sentent fatiguées comme si nous étions au mois de février. »

Or, si la rentrée était déjà éprouvante pour ses collègues, les élèves et les parents semblent avoir vécu la situation autrement. Heureux.ses de retrouver leurs ami.e.s, les élèves se sont rapidement adapté.e.s aux mesures sanitaires et semblaient même relativement inaffecté.e.s par la pandémie; de leur côté, plusieurs parents étaient manifestement soulagé.e.s de pouvoir enfin laisser leurs enfants à l'école. Mais pour les enseignant.e.s, c’était plutôt une nervosité généralisée devant les risques de contamination.

Mathieu, enseignant au secondaire, partage le même constat : les énormes défis imposés sur lui et ses collègues afin de permettre le retour en classe n'étaient pas réalistes compte tenu du manque de ressources et de personnel. Avec autant de mouvements de foule et de rassemblements à la cafétéria ou dans le transport en commun avant et après les cours, l'idée de la « bulle-classe » n'était rien de plus qu'une « fiction de bureaucrate » selon lui. Le personnel de soutien étant aussi en manque de main-d'oeuvre, le ménage d'été n'avait même pas été terminé lorsque les cours ont commencé à son école : bien qu'il ne doute pas du dévouement du personnel de soutien, cela remet en question la possibilité de désinfecter l'école au complet soir après soir.

« Finalement, comme les panneaux de plexiglas tardent encore à arriver, c'est dire que dans une classe mal aérée, nous partageons l'espace avec une trentaine de petits êtres humains avec comme seule défense une bouteille de Purell et un petit masque bleu. »
Un enseignant et deux élèves qui portent des masques.

Nul ne doutait que la réouverture des écoles en temps de pandémie avait comme principal objectif de libérer les parents pour qu'iels retournent au travail. Mais il est étonnant de constater à quel point l'État et le Ministère de l'Éducation ont orchestré cette réouverture sans la moindre consultation des personnes concernées et avec aucune forme de dialogue. Même les directions d'écoles semblent apprendre en même temps que tout le monde - c'est-à-dire durant les points de presse - les nouvelles mesures qui les affectent. Ève rappelle pourtant que c'est le personnel des écoles qui sait mieux que n'importe qui ce qui se passe réellement sur le terrain, et donc ce qu'il faudrait faire pour corriger le tir.

Or, ce n'est pas juste une question d'efficacité, mais surtout de justice et d'inclusion pour les élèves ayant des besoins particuliers. Certaines familles déjà défavorisées - même avant les récents dégâts économiques causés par la pandémie - n'ont pas accès aux équipements informatiques requis pour suivre les cours à distance. De l’équipement promis par le Ministère se fait encore attendre plusieurs semaines après la rentrée. Dans certaines communautés multiethniques, la pause de 6 mois s'est traduite par un manque de soutien linguistique pour les élèves apprenant le français. Par ailleurs, Ève raconte qu'on force des orthopédagogues à devenir titulaires de classe en raison de la pénurie enseignant.e.s. Les plus précaires sont donc puni.e.s par la pandémie à l’école comme à la maison.

Un niveau d'organisation à échelle variable

Les enseignant.e.s des différentes écoles se parlent et remarquent que leurs employeurs ne sont pas tous aussi bien (ou mal) organisés. Cela donne l'impression que les directions sont laissées à elle-même, et qui plus est, elles ne sont pas toujours à l'écoute de leurs employé.e.s. Dans certains cas, elles vont jusqu'à exiger de nouvelles tâches de la part de leur personnel : l'infâme « toutes tâches connexes » rattachée à leurs descriptions de poste est invoquée pour justifier des responsabilités supplémentaires telles que la gestion des produits nettoyants.

Or, cette capacité d'alourdir unilatéralement le fardeau de travail des enseignant.e.s dépend surtout de la mobilisation des équipes syndicales, qui varie également d'une école à l'autre. Au-delà de cette irrégularité, le comportement des syndicats depuis le début de la crise est une source de grande déception pour Ève, Mathieu et leurs collègues. Déjà que les employeurs et l'État ne sont pas à l'écoute, les syndicats n'ont pas plus tendu l'oreille aux revendications de leurs membres : depuis le début de la crise, ils ont plutôt manifesté un manque de combativité, voire une complaisance envers l’État provincial.

Les logos de l'Alliance et de la FAE.

Cela vaut autant pour l'Alliance des professeures et professeurs de Montréal que pour la Fédération autonome de l'enseignement (FAE) à laquelle elle est affiliée. À l’Alliance, le ton monte durant les assemblées, mais demeure plutôt timide face à la catastrophe qui se déroule. Quoique des rencontres ont été organisées pour discuter de la situation avec les membres, le syndicat agit davantage comme une courroie de transmission des directives ministérielles. De plus, alors que les membres ayant le statut de précaire représentent 30% des membres de l'Alliance, iels ne semblent pas être la priorité du syndicat : la semaine dernière, lorsqu'une proposition a été amenée pour que les suppléant.e.s soient rémunéré.e.s (comme les autres enseignant.e.s) durant l'attente suivant un test de dépistage ou une mise en quarantaine, elle a été mise en dépôt par un membre du conseil d'administration. La rage inévitable qui s'est ensuivie a fragilisé plus encore la confiance envers le syndicat.

Pour ajouter l'insulte à l'injure, durant la Semaine pour l'école publique organisée par la FAE, les deux syndicats se sont contentés de partager des capsules du ministre de l'Éducation Jean-François Roberge : manifestement, l'heure n'était pas à la confrontation. Pourtant, il n'y a aucun doute que les appels et les courriels des membres doivent s'accumuler depuis plusieurs mois. Alors qu'elle arrive à peine à répondre aux demandes reçues sur un groupe Facebook en tant que déléguée des enseignant.e.s à statut précaire, Ève ne peut pas imaginer à quel point les syndicats doivent être débordés de questionnements sur la rémunération, la Prestation canadienne d'urgence (PCU) ou la sécurité au travail. C’est impossible pour elle de le savoir vu le manque de communication du syndicat non seulement envers ses membres, mais envers ses délégué.e.s précaires aussi.

Si les choses sont ainsi, elle croit que c'est en raison d'un faible taux d'implication au sein de ces syndicats qui dure depuis maintenant plusieurs années et qui est causé par une structure qui concentre le pouvoir et décourage l’auto-organisation des membres. Avec une infime minorité de membres qui se présentent aux assemblées, la mobilisation et l'organisation de la base sont totalement insuffisantes pour faire face à une telle crise, déjà que les structures syndicales font piètre figure en matière de transparence et de démocratie. C'est en réponse à cette situation qu'elle est entrée en contact avec des collègues et que des discussions informelles ont éventuellement mené à la formation du collectif Travailleuses et travailleurs progressistes de l'éducation.

Une intersyndicale à l'image de leurs valeurs

Depuis quelques années, ces enseignant.e.s se rencontraient régulièrement pour suivre les mobilisations monstres aux États-Unis, une véritable révolte fondée sur l'auto-organisation au sein des écoles publiques du pays. Inspiré.e.s par ces luttes, par les initiatives états-uniennes telles que le Caucus of Rank-and-file Educators (CORE) ou Labor Notes et par celles du Québec comme Lutte Commune ou le Syndicat industriel des travailleurs et travailleuses (SITT-IWW), l'idée est venue de se réunir entre enseignant.e.s progressistes afin de pouvoir s'organiser, à l'extérieur comme à l'intérieur des structures syndicales, de manière à faire progresser leurs valeurs ainsi qu'un fonctionnement plus démocratique et combatif.

Leur collectif intersyndical est ouvert à toutes les personnes travaillant dans les institutions scolaires de tous les niveaux et qui adhèrent à leurs principes, à savoir la démocratie, la mobilisation, la communauté, la lutte, l'égalité et l'opposition au système scolaire privé. Durant leur assemblée de fondation tenue le 12 octobre, environ 50 personnes se sont réunies pour former des comités dédiés à la logistique organisationnelle et à des luttes telles que l'antiracisme et la décolonisation, le féminisme et la lutte contre les oppressions de genre ou encore la gratuité scolaire. Les comités se réuniront prochainement pour que les membres, dont le nombre continue de croître, puissent rapidement se mettre au travail.

Alors que plusieurs syndicats à travers la province ont baissé les bras devant les défis certes exceptionnels amenés par la pandémie, les TTPE comptent prouver que l'organisation démocratique et combative est toujours possible lorsque la volonté est là.

Vous pouvez suivre leur mobilisation et en apprendre plus via leur page Facebook.

Le logo du collectif TTPE (tiré de leur page Facebook).
Le logo du collectif TTPE (tiré de leur page Facebook).