La rivière des Prairies. Source : Wikimedia Commons, par P199.

Par les temps qui courent, on oublie facilement que la santé publique s'occupe d'autres choses que les coronavirus, mais ce n’est certainement pas le seul dossier d’intérêt sous sa responsabilité. Or, le 22 juillet 2020, la Direction régionale de santé publique (DRSP) du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal a émis un avis sur les émissions atmosphériques d’arsenic dans l’est de Montréal en 2019 qui n’est pas passé inaperçu. La DRSP a constaté des dépassements à la norme annuelle d’émissions atmosphériques d’arsenic, et malgré quelques recommandations timides au sujet des suivis à effectuer de part et d’autre, aucune mesure d’envergure n’a été mise de l’avant, une déception pour les citoyen.ne.s soucieux.euses de cet enjeu.

Dans la foulée d’une mobilisation en marche depuis maintenant deux ans, une trentaine de personnes se sont réunies le 25 octobre passé pour assister à un webinaire sur la qualité de l’air dans l’est de Montréal. Iels ont eu l’occasion d’entendre le militant de longue date et président de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA) André Bélisle ainsi que la résidente en médecine familiale et membre de l’Association québécoise des médecins pour l'environnement (AQME) Dre Claudel Pétrin-Desrosiers parler de la qualité de l’air, de ses impacts sur la santé et de comment s’organiser pour lutter pour sa protection.

Problèmes de santé et de surveillance

La pollution atmosphérique est parmi les plus grands problèmes de santé de la planète : selon l’OMS, près de 7 millions de décès sont attribuables à la pollution de l’air tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Au Canada, le gouvernement fédéral estime que près de 15 000 décès prématurés sont causés par elle, dont 4 000 au Québec et 1 200 à Montréal. Les effets de la pollution sur la santé sont complexes et largement répandus : elle peut affecter plus ou moins toutes les organes du corps, causant de l’inflammation systémique qui, à la longue, amène d’autres complications. C’est également une source d’infections pulmonaires chez les enfants, et si l’on prend la ville de Toronto en exemple, un cas sur quatre d’asthme y serait lié.

Il s’agit d’un problème particulièrement important dans l’est de Montréal. À partir du quartier Hochelaga-Maisonneuve en allant vers la pointe de l’île, nous retrouvons une importante zone industrielle qui inclut le port de Montréal, de nombreuses entreprises manufacturières ou de transformation et enfin un volume élevé de circulation routière le long des deux autoroutes qui traversent la zone. Cette pollution comprend bien plus que la présence de gaz à effet de serre (GES), mais aussi celle d’une variété de particules tels que les métaux lourds. Quoiqu’une très grande partie de la pollution dans le sud du Québec arrive de l’extérieur de ses frontières, l’est de Montréal représente en quelque sorte le tuyau d’échappement de l’industrie locale, faisant de cet endroit une des régions les plus polluées de la province. C’est sans doute un des grands facteurs qui explique pourquoi on constate une réduction de 9 ans dans l’espérance de vie lorsqu’on traverse la ville d’ouest en est.

Le port de Montréal vue du bateau.
Le port de Montréal. Source : Wikimedia Commons, par Jeangagnon.

Au fil du temps, les grands pollueurs de l’est ont fait leur marque sur la région. Outre les nuisances à la santé publique et à celle des animaux, l’activité industrielle a répandu des polluants dans le fleuve Saint-Laurent (car les particules qui flottent au-dessus de l’eau finissent bien par tomber) et dans le sol (qui a donc besoin d’être décontaminé s’il est éventuellement remis au service d’une industrie quelconque). Dans la région, les principales entreprises coupables sont CCR (responsables des émissions d’arsenic), Suncor (une raffinerie qui s’alimente de plus en plus au pétrole de schiste) et le Port de Montréal (où sont transportés et exposés à l’air différents amas de produits toxiques, dont le coke de pétrole), ce qui rappelle la circulation de poussière rouge (pleine de plomb) qui s’est répandue sur Limoilou pendant de nombreuses années.

Or, les organismes responsables de surveiller cette situation n’ont pas échappé aux mesures d’austérité et de déréglementation des partis néolibéraux du Québec et du Canada : alors que le gouvernement Couillard a fait fondre le budget de la santé publique d’un tiers, rappelons la véritable destruction des données scientifiques sur l’environnement sous le règne de Harper. Avec le projet de loi 66 envisagé par la CAQ, cette tendance est en voie de se poursuivre. En vue de cet affaiblissement de l’appareil public, qui est donc responsable de recueillir ces données? Sans surprise, ce sont les entreprises elles-mêmes : les pollueurs sont appelés à faire de l’auto-vérification et de l’auto-analyse de leurs déchets, ce qui, selon la commissaire à l'environnement Julie Gelfand, mène systématiquement à une sous-évaluation de leur impact environnemental.

Le RAQAEM se mobilise

À Limoilou, ce fut notamment grâce à la persévérance de la citoyenne Véronique Lalande que la Santé publique s’est éventuellement mêlée de la situation. Pourtant, l’approche adoptée par nos gouvernements néolibéraux va dans le sens contraire, laissant la vérification entre les mains des gestionnaires d’entreprises privées. Or, même lorsque la DRSP amène des recommandations au gouvernement, elle n’a pas le pouvoir de contraindre les pollueurs à mettre en place des mesures adéquates. Contre la léthargie institutionnelle et l’austérité anti-scientifique, il ne reste que l’initiative populaire pour prendre acte de cette menace à la santé du public et à l’environnement.

C’est pour cette raison que le Regroupement pour l'amélioration de la qualité de l'air dans l'est de Montréal (RAQAEM) a pris forme. Cette organisation à l’origine de la conférence du 25 octobre dernier met de l’avant l’action citoyenne autonome afin d’avancer sa cause. Dans une pétition parrainée par la députée de Québec solidaire Ruba Ghazal (faisant de QS le seul parti ayant amené le dossier à l’Assemblée nationale), le RAQAEM réclame un contrôle par les citoyen.ne.s des stations d’échantillonnage dans l’est de l’île. Par ailleurs, les militant.e.s font également pression sur la Ville de Montréal afin d’obtenir accès à ces stations; or, sachant que le transport est responsable pour la grande majorité de la pollution de l’air au Québec, les investissements dans le transport en commun pourraient également figurer parmi les revendications du groupe.

S’il pourrait paraître logique de responsabiliser les pollueurs afin de protéger l’air, l’auto-vérification des émissions est un leurre : alors que la réglementation environnementale partout dans le monde est menacée par les contrecoups du capitalisme en crise, la mobilisation citoyenne se doit de mener à un contrôle citoyen de la pollution dans toutes ses formes.

Vous pouvez suivre les activités du RAQAEM via leur page Facebook.