Le 27 septembre dernier, l’Azerbaïdjan déclarait la guerre à Artsakh, une république majoritairement arménienne enclavée dans le territoire azéri. La diaspora arménienne de partout à travers la monde a aussitôt répondu avec des manifestations et des actions de solidarité visant à freiner cette offensive effectuée avec la complicité du gouvernement impérialiste turc d’Erdogan. Le Chat noir a interviewé Katherine, une montréalaise d’origine arménienne qui milite pour l’indépendance d’Artsakh.

Katherine Langlois-Muftikian est la descendante d’un survivant du génocide arménien. Lorsque durant la Première guerre mondiale le groupe nationaliste des Jeunes Turcs et les trois Pacha décident de déplacer, mettre en esclavage ou assassiner les arménien.ne.s de l’empire Ottoman, l’arrière-grand-père maternel de Katherine est séparé de son frère qu’il ne reverra plus jamais. Son cas est loin d’être exceptionnel: pour un large pan de la diaspora arménienne, le génocide de 1915 constitue encore une plaie ouverte.

Principalement pour fuir la discrimination ethnique, la population arménienne s’est exilée un peu partout dans le monde au cours du 20ème siècle. De fait, ce sont autour de 9 millions d’Arménien.ne.s qui habitent hors d’Arménie (pour environ 3 millions qui y habitent). Katherine rapporte par exemple que sa mère est née au Liban, que sa grand-mère est née en Syrie et qu’une de ses cousines a grandi dans une communauté arménienne du Vénézuela. «La diaspora est super grande. Tout le monde est né ailleurs», explique-t-elle.

Sur le territoire occupé par le Canada, principalement au Québec et en Ontario, on compte environ 80 000 Arménien.ne.s. Katherine raconte que bien qu’elle ait grandit à Blainville, municipalité rarement associée au cosmopolitisme, au moins quatre autres filles étaient arméniennes à son école. À Montréal comme à Laval, la diaspora est d’autant plus présente qu’on y trouve des églises et écoles arméniennes.

L’éparpillement géographique de la communauté n’a cependant pas fait disparaître le bagage culturel des familles qui ont jadis émigrées. Katherine raconte ainsi qu’il est fréquent pour les enfants d’origine arménienne de parler du génocide dans des présentations orales dès le primaire. Loin d’être tabou, la conscience d’avoir échappé à des tentatives d’éradication ethnique est une part importante de l’identité des jeunes arménien.ne.s.

Ainsi, quand l’Azerbaïdjan, avec l’aide de la Turquie et de djihadistes syriens, décide de revenir sur son cessez-le-feu de 1994 pour tenter à nouveau de se débarrasser de la population arménienne du Haut-Karabagh, l’effet sur la communauté arménienne revient à remettre du sel sur la plaie.

Photo prise lors de la manifestation du 15 octobre 2020. Crédit photo: Katherine Langlois-Muftikian

Éviter un autre génocide

Depuis le 27 septembre, ce serait près de 50% de la population d'Artsakh qui a été déplacée. La communauté arménienne internationale n’entend cependant pas laisser les impérialistes s’emparer du territoire sur lequel vit leur peuple depuis au moins 3 000 ans. À Montréal, deux manifestations de solidarité ont déjà eu lieu. Celle du 4 octobre au Square Dorchester appelait à la paix et a réuni environ 3000 personnes, tandis que celle du 15 octobre devant l’hôtel de ville de Montréal appelait à l’indépendance d’Artsakh et a rassemblée autour de 1000 personnes.

L’indépendance de la République d’Artsakh, proclamée en 1991 après un référendum qui a vu un total de 24 personne s’y opposer, est la solution mise de l’avant par un large pan de la diaspora arménienne actuellement. Contre l’idée que l’État d’Arménie voudrait annexer le territoire dans un élan de chauvinisme, les Arménien.ne.s demandent plutôt que continue l’existence d’une république majoritairement arménienne et indépendante, enclavée dans le territoire de l’Azerbaïdjan. «Tu peux pas demander à la Turquie ou à l’Azerbaïdjan de se calmer. Tu peux pas donner Artsakh à l’Arménie. La seule solution c’est de demander l’indépendance d’Artsakh», m’indique Katherine. «Tant qu’ Artsakh n’est pas reconnu comme une république indépendante, on règle pas le problème. On fait juste le repousser.»

Aux voix arméniennes opposées à l’impérialisme turc s’ajoutent d’ailleurs souvent des voix grecques, elles aussi menacées par le «panturquisme» mis de l’avant par le président turc Recep Tayyip Erdoğan. Les Grec.que.s de l’empire ottoman ont elleux aussi subi une épuration ethnique au début du 20ème siècle et on assiste aujourd'hui à un retour en force de ce chauvinisme anti-chrétien. «L'extrême-droite turque dit qu’elle va tuer les Grecs après les Arméniens» explique Katherine Langlois-Muftikian. Des Libanais.e.s entretiennent aussi des craintes similaires et participent aux manifestations.

La solidarité de la diaspora arménienne

Katherine dit ne pas connaître beaucoup d’Arménien.ne.s silencieux.ses par rapport aux événements. En plus de participer aux manifestations et de parler d’Artsakh sur les réseaux sociaux, les membres de la communauté tâchent de multiplier les initiatives pour financer la résistance à l’invasion azérie. Sa soeur et sa cousine ont par exemple profité de leurs anniversaires pour lever des fonds. Pour sa part, Katherine vends des Ghapama, un plat traditionnel arménien fait à base de citrouilles. Elle n’est d’ailleurs pas la seule à mettre à profit ses aptitudes culinaires: la boulangerie Arouch de Laval a versé tous ses revenus du 13 octobre à l’Arménie, le Centre Arménie tient pour sa part des ventes de pâtisseries, mais aussi d’autre militantes individuelles se sont mises à la vente de Ghapama et d’Adjarian Khachapuri (un pain géorgien fourré au fromage) sur Facebook.

Aux côtés des produits culinaires, on voit des Arménien.ne.s financer des organisations humanitaires en vendant des bracelets, des t-shirts annonçant «Defend Artsakh», des billets de spectacle, des répliques des armoiries de l’Arménie ou des autocollants. Sur le plan économique, la diaspora arménienne met aussi de l’avant un boycott des produits turcs, qu’on retrouve en grand nombre dans les Dollarama notamment.

Bien que plus marginal, l’enrôlement de volontaires pour aller combattre à Artsakh a aussi cours. «Le cousin à ma mère, y'était prêt à aller se battre pour l'Arménie !», m’indique comme exemple Katherine. Le phénomène n’est pas nouveau, en fait. Durant les affrontements militaires du début des années 1990, des brigades internationales arméniennes ont été mises en place et les dernières années ont vu une brigade nommée d’après un communiste arménien  poursuivre la lutte contre la Turquie et ses alliés djihadistes.

Les militant.e.s arménien.ne.s misent cependant davantage sur une fin des hostilités causée par des protestations internationales. Une victoire militaire d’Artsakh suite à des affrontements serait nécessairement obtenue au prix d’une quantité non-négligeable de vies arméniennes. La jeune république ne compte en effet que 140 000 habitant.e.s et son principal allié, l’Arménie, ne compte que 3 millions de personnes, soit environ trois fois moins que la population de l’Azerbaïdjan et 27 fois moins que celle de la Turquie. Depuis le début des affrontements, 34 civil.e.s d'Artsakh ont été tué.e.s, soit 0,03% de la population. «Plus ça avance, plus c'est dangereux pour les Arméniens. [...] Il reste 3 millions de personnes en Arménie, c'est rien.» fait ainsi valoir Katherine, inquiète pour la survie de son peuple.