Photo prise en 2018 du puits C036

Depuis les années 1860, les colon.e.s creusent le sol des terres non-cédées de Gespegawagi (nommé «Gaspésie» en français), volées au peuple Mi’kmaq. Malgré les protestations des écologistes et des Premières nations, des pétrolières comme Questerre Energy et Utica Resources continuent de convoiter le sous-sol de la région pour le forer comme le faisait le Petroleum Oil Trust il y a plus d’un siècle. Cependant, aux voix des dissident.e.s s’ajoute un avertissement du sous-sol lui-même: le passé colonial, sous forme de pétrole et de méthane, remonte à la surface comme pour rappeler aux extractivistes que le forage est un plan foireux.

En 2018, le groupe écologiste Environnement vert plus et son porte-parole, Pascal Bergeron, sont visés par une injonction empêchant la tenue d’une activité de formation sur la recherche de puits de pétrole abandonnés. La sous-ministre de l’énergie et des ressources naturelles, Luce Asselin, affirmait alors dans un document assermenté que de creuser près d’un puits en le cherchant pourrait entraîner une explosion si du combustible fossile fuyait du puits. Sensé poursuivre Environnement vert plus, le gouvernement abandonne finalement ses démarches judiciaires pour éviter d’avoir à fournir des preuves d’un pareil danger.

On comprend vite pourquoi: soit le ministère mentait, soit il faisait montre d’une grave négligence. En effet, s’il est dangereux de creuser près des puits qui fuient, pourquoi y a-t-il donc des puits abandonnés qui fuient partout à travers le Québec, parfois à proximité de quartiers résidentiels ? Depuis 2016, il s’agit justement d’un des chevaux de bataille d’Environnement vert plus. Le collectif avait à l’époque repéré 5 puits avec des fuites, seulement dans le secteur de Gaspé. Pascal Bergeron, porte-parole d’Environnement vert plus, a traité de l’exemple de deux puits particulièrement problématiques pour la faune et la flore de Gespegawagi avec Le Chat noir.


C036: sait-on vraiment comment fermer un puits ?

En 1999, l’ingénieur Jean-Yves Lavoie (qui deviendra président de Junex en 2017), «ferme» le puits C036 qui avait été foré en 1890 par le Petroleum Oil Trust. En effet, le puits causait problème depuis au moins 1994, année à laquelle on avait déjà constaté la présence d’une «mare de boue huileuse d’environ 6 m par 10 m» vis-à-vis son emplacement. «Une forte odeur de pétrole et de gaz se dégage du site. Vu la proximité des résidences il faudrait nettoyer le site de tous les produits pétroliers qui s’y trouvent, rendre le site sécuritaire et empêcher un écoulement futur», concluait alors le rapport d’inspection du Ministère des ressources naturelles.

Pour fermer le puits, l’équipe de Foragaz (une division de Junex) coule donc du ciment dans le conduit du puits, puis coupe la tête du coffrage pour l’enterrer 1 mètre sous le sol après y avoir soudé une plaque d’acier. L’équipe de Lavoie espère ainsi que le ciment restera étanche pour toujours et que la plaque d’acier scelle bien le tout hermétiquement.

La fermeture du puits ne résoudra pas le problème et encore aujourd’hui le puits fuit. Situé près d’un quartier résidentiel à l’intersection des rues Forêt et Toundra à Gaspé, C036 était jusqu'à tout récemment accompagné de sa caractéristique mare de pétrole et des bulles qui se créent à sa surface quand le méthane fuit. En 2016, le Ministère de l’environnement constate effectivement qu’au-dessus du puits il y a 1,2% LEL de méthane, ce qui signifie que 0,06% de l’atmosphère au-dessus du puits est constituée de méthane. Il faudrait cependant une concentration environ 100 fois plus grande pour qu’il y ait un danger d’explosion selon les normes fédérales.

En 2019, le Ministère de l'Énergie et des Ressources naturelles a fait un appel d’offres pour le devis et la supervision de la «fermeture définitive» de ce puits. C’est la firme Oea Inc. qui a hérité du contrat de 50 000$. La compagnie en génie-conseil a d’ailleurs reçu la même année un contrat similaire de 800 000$ pour la fermeture de 20 puits partout au Québec. Impossible de prédire cependant quand se feront les travaux en tant que tels, puisqu’aucun appel d’offres n’a encore été fait. D'ici là, le site a été récemment clôturé et du gravier a été répandu là où jadis on trouvait la mare de pétrole.

Photo du puits C036 prise il y environ un mois

C050 ou une bonne dose de pétrole dans le ruisseau Bean

«[S]itué sous une couche d’eau, d’huile et de paraffine» d’après un rapport de 2019 du Ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles, le puits C050 date lui aussi de l’époque du Petroleum Oil Trust. Foré en 1894, on ne sait pas trop s’il a été fermé puisque le sol est «impossible à creuser avec une pelle ronde». Malgré que la quantité de gaz s’échappant n’ait pas été mesurée, les inspecteurs.trices notent une forte odeur d’hydrocarbures. Dans le rapport, on constate aussi la présence d’une «substance orangée» dans le sol autour du puits et une «irridescence» (donc du pétrole) dans l’eau qui se trouve au-dessus du puits. En 1994 déjà, un rapport d’inspection du Ministère des ressources naturelles remarquait la présence sur les lieux d’une «[mare] de pétrole, d’huile et d’eau de 5m par 2m, de laquelle une traînée d’une quinzaine de mètres de long prend racine».

Ce puits est particulièrement problématique puisque le ruisseau Bean, un affluent de la rivière York, coule à proximité. C050 n’est cependant pas le seul à contaminer la rivière York. En effet, le puits C032 s’écoule dans le ruisseau Dean, lui aussi affluent de la rivière, comme l’a révélé Environnement vert plus en 2018. Jusqu’alors, il était considéré comme «conforme» par le Ministère de l’Énergie parce que les inspecteurs.trices ne l’avaient pas trouvé.

En octobre 2019, un contrat pour une «étude de caractérisation environnementale» de C050 et d’un autre puits (le CS34) a été attribuée à la société Golder pour un peu moins de 65 000$.

Ça fuit de partout et ça ne cessera pas

Les deux puits mentionnés jusqu’ici ne sont malheureusement pas des exceptions.  Selon une étude menée par l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique sur commande du gouvernement du Québec, ce serait environ 30% des puits situés sur le territoire occupé par l’État québécois qui laisseraient échapper des combustibles fossiles (l’étude utilisait une échantillon d’un peu plus d’une centaine de puits). 800 de ces puits sont actuellement sous la responsabilité du gouvernement québécois, puisque les lois actuelles limitent à 10 ans la responsabilité des compagnies extractives après qu’elles aient «fermé» leur puits.

Si autant de puits demandent de l’entretien, ce n’est pas uniquement à cause la négligence des compagnies extractivistes qui ont laissé à l’abandon des puits encore ouverts, ni parce que les fermetures de puits des années 1990 ont été remarquablement inefficaces, mais aussi, à lire l’ingénieur-géologue Marc Durand, à cause de la nature même du processus d’extraction des combustibles fossiles.

Les gazières et pétrolières, en bouchant les conduits avec du béton, n’arriveraient ainsi qu’à délayer le moment où le gaz réussira à s’échapper par des fissures dans le ciment ou dans le coffrage du puits. À partir de données états-uniennes et québécoises, Durand montre que ces fuites arrivent tôt ou tard (surtout sur une échelle géologique), généralement après quelques dizaines d’années ou moins. Dans le cas du Québec, Durand soutient que 60% des puits forés en 2008 fuyaient dès 2014. Autrement dit, «l’acier et le béton, ça a une durée de vie très limitée comparée à l’enjeu de relâchement de méthane», comme le résume Pascal Bergeron.

Photo d’une occupation des bureaux de Junex à Québec, publiée sur Facebook par le Comité de défense et de décolonisation des territoires le 2 octobre 2017. L'action visait le projet d'exploitation Galt.

Fermer les puits qui fuient avant d’en forer d’autres ?

S’il continue sur sa lancée, l’État québécois pourra peut-être arriver à boucher une vingtaine de puits sur les 800 qu’il doit gérer, mais les récentes prises de position du gouvernement caquiste en faveur d’une reprise de l’exploitation pétrolière ne font pas miroiter un futur sans méthane qui fuit hors du sol. «Vous êtes même pas capables de les fermer, pourquoi vous en forez d’autres ?», demande ainsi Pascal Bergeron.

Utica Resources, compagnie qui a acquise Junex en 2019 dans une saga commerciale ayant coûté 9,3 millions de dollars à Investissement Québec, désire ainsi continuer le forage dans la région. Utica veut prolonger le projet Galt situé à l’ouest de Gaspé, pour en faire le premier projet d’exploitation pétrolière commerciale du Québec grâce à au moins 30 nouveaux puits. D’après le Devoir, sur environ 40 ans d’exploitation, le projet pourrait fournir 42 jours de consommation pétrolière pour le Québec. En 2018, l’Institut de recherche et d’information socio-économiques (IRIS) estimait que le projet Galt préserverait 40 emplois déjà existants pour 40 ans, sans en créer de nouveaux .

Possiblement liée à la multinationale Total selon l’IRIS et filiale d’un consortium financier autrichien, Utica est présidée par Mario Lévesque, ancien président de Squatex, de Séismotion et de l’Association québécoise des fournisseurs de services pétroliers et gaziers. Celui-ci, défendant l’industrie fossile, y allait de l’affirmation suivante dans une commission parlementaire de 2014 : «en 2006, en 2007, en 2008, c'est moi personnellement qui faisais les permis dans les municipalités, c'est moi qui faisais ces projets-là. J'ai fait tous les projets sismiques au Québec puis j'ai foré 15 des 31 puits. O.K.?»  Si comme Marc Durand l’affirme, 60% des puits de 2008 fuyaient 6 ans plus tard, l’argument d’autorité de Lévesque rassure peu.

En cette année 2020 qui fut témoin d’une explosion de puits au Québec, les visées d’Utica, propriétaire du puits ayant explosé, ne sont pas très invitantes pour la population autochtone et allochtone de Gespegawagi. Les écologistes doutent de la pertinence de maintenir 40 emplois sur 40 ans pour creuser des puits qu’on ne sait pas comment boucher convenablement. «Vous voulez créer des jobs ? Fermez les trous !», conclut Pascal Bergeron. «Vous êtes mêmes pas capables de régler vos problèmes, venez pas en créer d’autres.»

Vous pouvez consulter une carte de tous les puits de combustibles fossiles connus à l’adresse suivante:

http://sigpeg.mrn.gouv.qc.ca/gpg/hydrocarbures/hydrocarbures.htm