Durant le mois d’octobre, des mouvements de jeunes hommes portant la jupe dans les écoles secondaires ont significativement retenu l’attention médiatique. Opposés au caractère sexiste de leurs uniformes scolaires, les militants dénonçaient du même coup la culture du viol. Plusieurs commentatrices féministes ont cependant souligné l’ironie de la chose: ce sont quand des hommes ont pris la parole que l’éclairage s’est tourné vers cet enjeu. Le Chat noir a ainsi voulu s’entretenir avec une femme ayant mené une lutte similaire par le passé pour revenir sur son expérience et entendre ses perspectives sur le mouvement actuel.

À la rentrée 2017, Camille Trudel-Rousseau et ses camarades prévoyaient contester le code vestimentaire de l’École Pointe-Lévy. Un groupe Facebook avait été créé pour que les jeunes femmes se coordonnent et s’habillent avec des vêtements dérogeant aux règlements de l’école: des vêtements montrant les épaules, le dos ou le bas des cuisses par exemple. De fait, non seulement certains vêtements étaient prohibés à Pointe-Lévy, mais d’autres obligés: une comparse de Camille s’était fait renvoyer chez elle l’année précédente parce qu’elle ne portait pas de soutien-gorge.

Avant même qu’ait lieu l’action, l’école menace cependant Camille de renvoi: elle doit effacer le groupe Facebook et cesser son militantisme sans quoi elle ne pourra pas aller à ses cours. La direction soutient par exemple que le groupe Facebook incite à la violence puisque dans une publication on pouvait lire «Fuck le code vestimentaire», le mot «fuck» étant la violence en question. La militante féministe décidera tout de même de ne pas supprimer le groupe Facebook et de se présenter à ses cours. L’école enverra alors la police la sortir de son cours à la deuxième période du premier jour de classe.

Suivront des rencontres avec la direction et la commission scolaire, dans lesquelles on tentera par exemple de raisonner Camille en lui indiquant que sans code vestimentaire, il y aurait des débordements (par exemple des femmes allant à l’école en bikini) et donc que les agressions sexuelles augmenteraient. Plutôt que de devoir lutter contre une direction misogyne décidée la faire taire, elle prend alors la décision d’aller à l’école aux adultes pour finir sa scolarité secondaire.

3 ans plus tard

Quand elle compare son expérience à celle des mobilisations récentes, une première dissemblance lui saute aux yeux: «La différence la plus claire pour moi c'est que maintenant les gars sont impliqués.» «Les gars avaient rit de notre cause», enchaîne-t-elle. Au mois d’octobre la situation était pratiquement renversée à lire les médias bourgeois. Radio-Canada titrait par exemple «Des garçons portent la jupe en classe pour dénoncer le code vestimentaire genré» le 8 octobre 2020 pour aborder une action au Collège Jean-Eudes qui avait vue les femmes porter la cravate et les hommes porter la jupe, trouvant ainsi une manière de rendre les femmes invisibles dans une lutte féministe.

Néanmoins, Camille voit d’un bon oeil le changement de relations entres les militantes féministes et leurs camarades hommes. «C'est 50% des gens quand même [...] On porte attention médiatiquement quand les gars commencent justement à défier ces rôles-là, ces rôles de genre-là.» Leur participation au mouvement de contestation des codes et uniformes vestimentaires sexistes montre d’ailleurs un prise de conscience plus large des populations étudiantes vis-à-vis de la binarité forcée qu’amène les uniformes: «Y'a une binarité dans la façon dont les gens s'habillent. Selon que tu t'identifies en tant que femme, homme ou personne non-binaire, dans les écoles privées t'as pas le droit de faire un choix la plupart du temps.»

La militante précise cependant un aspect de la question: «Dans les écoles publiques c'est que la majorité des gens qui portent des mini-jupes, des vêtements qui montrent les épaules, des décolletées, c'est des femmes [...] Y'a beaucoup plus de restrictions envers les femmes.» Elle donne comme exemple un double-standard qui constituait en 2017 un argument pour elle et ses camarades, soit le fait que les leurs homologues masculins pouvaient désobéir au code vestimentaire sans grande conséquence. «20 gars qui se changent dans le corridor parce qu'ils ont chaud c'est correct, mais des épaules de femmes c'est pas correct», résume-t-elle

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En jupe, en cours, avec un système ✨FUCKED✨ en sale.🙈😙😃💞😻 Le code vestimentaire c'est la chose la moins sensée que j'aies jamais vu pour vrai faudrait changer s'taffaire la. C'est en faisant des p'tites affaires comme ca qu'on va arriver a changer le système faque toutes les personnes qui l'ont pas fait qu'est-ce que vous attendez? S'pa parce qu'un gars porte une jupe que "oMg cESt fuCkIng gaY". Betch clothes has no gender change your mentality. En plus l'affaire de on voit la peau s'quoi le but genre ça vous excite madame/monsieur la/le prof? Just close your mouth thank you xx.TOUT LE MONDE PEUT S'HABILLER COMME ILS LE VEULENT PERIODT. fhank you :3 #doakickflip @berrics In a skirt, in class, with a FUCKED UP system. Dress code is the most non- sensed things I've ever seen in my life and so, we need to change it! It's by doing little things like this that we are going to be able to change these stupid rules. Everybody that didn't do it, what are you waiting for? It's not because you're a boy and you wear a dress that "OmG thaT's So FucKiNg gAy". Hey clothes has no gender so change your mentality! And what's the problem with seeing a little bit of skin? It's exciting you Mrs./Mr. the professor? EVERYONE SHOULD DRESS HOW THEY FEEL HOW TO DRESS. STOP PUTTING PEOPLE IN BOXES WE CAN'T EXPRESS OURSELVES. This needs to change! fhanks have a nice day :3

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L’avenir de la lutte

Pour Camille, les codes vestimentaires et uniformes sexistes ne sont que la pointe de l’iceberg patriarcal. «Si y'a ces codes vestimentaires-là, c'est que y'a un système derrière».  Pour que la lutte à laquelle elle a participé aboutisse éventuellement à des victoires, elle croit que les élèves de secondaire doivent approcher la question d‘un point de vue plus holistique. C’est d’ailleurs une direction vers laquelle se dirige possiblement déjà la lutte anti-patriarcale dans les écoles secondaires.

«La génération Z, on est quand même pas mal au courant de ça [les questions féministes], donc je pense que c'est ça qui serait à faire.» Elle ajoute: «Les publications que j'ai vu de jeunes hommes au secondaire ne parlent pas juste du code vestimentaire. Ils parlent aussi du patriarcat, ils disent que les jeunes femmes sont traitées comme des objets.»

Camille croit de même que la lutte contre le sexisme dans les écoles secondaires ne devrait pas être le combat uniquement des élèves qui les fréquentent, mais aussi du reste de la population. «J'aimerais ça que quand on parle de ça dans les médias il y ait des positions politiques qui soient prises par rapport à ça», dit-elle en pointant notamment le silence de Québec solidaire sur le sujet. «C’est notre devoir collectif de mettre pression sur le gouvernement, pour des choses comme l'éducation sexuelle, la protection des enfants LGBTQ+, etc. Faut entendre le cri du coeur des jeunes! [...] Ce serait bien qu'on prenne le relais un peu parce que, tsé, c'est des ados, y'ont des examens du ministère qui s'en viennent.»