Les organisations qui militent contre le racisme dans la ville de Québec sont sorties dans la rue le 21 mars dernier afin d’exprimer leur rogne vis-à-vis des multiples faux pas du gouvernement sur le plan de la discrimination. Face à son refus de reconnaître le racisme systémique, l'islamophobie et le colonialisme, les orateurs.trices ont tour à tour exposé les torts de la caste politique locale comme nationale.

Le dimanche 21 mars 2021, journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale, environ 300 personnes se sont réunies dans le stationnement du stade Canac, où débutait la Marche contre le racisme et pour l’égalité, organisée par la Coordination des actions contre le racisme, et animée par Amy Bernier du RÉPAC 03-12.

Un premier discours fut livré à peine 200 m dans la marche, devant le poste de police de la Cité-Limoilou, un lieu évidemment symbolique. Maxim Fortin, un représentant de la Ligue des Droits et Libertés y a dénoncé les interpellations très fréquentes des personnes autochtones et des personnes de couleur noire en citant un rapport de 2019 à ce sujet. Il a aussi dénoncé les propos du chef de police Robert Pigeon, se réjouissant ironiquement de l’affirmation récente de celui-ci qui a déclaré qu’il n’y a pas de racisme systémique ni de profilage racial à Québec.

Tout le mouvement relancé par l’affaire George Floyd, dans la foulée du mouvement Black Lives Matter. Tout ça, ça nous offre une fenêtre de possibilités. Ça nous offre une fenêtre pour du changement, et il ne faut pas laisser cette fenêtre se refermer. [...] Est-ce qu’on va laisser aller le SPVQ à ses petites affaires ? Est-ce qu’on va se contenter du SPVQ qui dit qu’ils veulent recruter des policiers noirs ? Ou encore qu’il va aller jouer au basket avec les jeunes des communautés ? Est-ce qu’on va le laisser s’embarquer dans une espèce de stratégie de contournement qui ne s’adresse pas du tout au cœur du problème ? [...] Il est grand temps que l’on demande des études et des données sur le phénomène [du profilage racial] et il est grand temps que l’on demande des engagements clairs pour que ça cesse.

Je suis parce que nous sommes

La marche se poursuivit ensuite en montant la rue Dorchester où un autre discours fut livré, cette fois-ci par Rosine Toguem, membre du CA de la Ligue des droits et libertés. En allusion au slogan se trouvant sur la bannière de tête de la marche, elle a incité la foule à refuser le racisme: « Marchons sur le racisme, avant qu’il nous marche dessus »

Pour montrer à quel point la diaspora africaine est déjà bien intégrée à Québec elle a donné plusieurs exemples d’organisations qui œuvrent dans la ville de Québec , comme le Centre Multiethnique de Québec, le collectif culturel MondoKarnaval, le Conseil Panafricain (COPAQ), la Table de concertation du mois de l’histoire des noirs et le Centre Culturel Islamique de Québec.

La diaspora africaine est une diaspora entreprenante, active, qui crée des ponts, qui crée des espaces d’échanges, qui tend la main, qui veut en savoir plus, qui veut s’intégrer.

L’oratrice a conclu son allocution en expliquant à la foule le sens du mot bantou Ubuntu. «Je suis parce que nous sommes»

La foule se rendit ensuite sur la rue St-Joseph où un discours fut livré par Maria Rodriguez, représentant le Comité des Femmes Immigrantes de Québec.

Derrière toute la violence, derrière toute l’intolérance, derrière toutes les actions de profilage racial, il existe une nécessité de maintenir l’égalité entre nous. La responsabilité politique, c’est de reconnaître ce racisme. [...] Il ne faut pas juste une reconnaissance de l’autre, comme le font certains politiciens afin de se développer une clientèle électorale. Les politiciens se flattent l’égo en reconnaissant celui qui travaille bien, qui est docile. […] Nous sommes aussi des travailleuses comme la majorité du Québec. Nous, issues de l’immigration, méritons aussi le droit à un traitement digne. […] Les femmes immigrantes sont victimes de discrimination systémique, sexiste et raciste. Nous demandons au gouvernement de la CAQ de reconnaitre le racisme systémique et le profilage racial, et de mettre en place toutes les mesures nécessaires pour le combattre.

Déshumanisé.e.s par le système

La marche se dirigea ensuite vers le boulevard Charest, où elle s’arrêta entre la rue de la Chapelle et la rue du Pont, devant le bureau du ministre Jean-Yves Duclos où Djimy Théodore, représentant de l’Alliance de la fonction publique du Canada – Section Québec (affilié à la FTQ) prit la parole.

Il a d’abord invité la foule à prendre un moment de recueillement, afin de rendre hommage aux victimes du racisme systémique, dont Mireille Djombo et Joyce Echaquan.

Une personne qui meurt, c’est une personne de trop. Victimes de la méchanceté humaine et de la négligence crasse. Des vies fauchées, déshumanisées par le système. Nous disons : Assez, c’est assez! […] La nation québécoise, c’est une nation qui peut s’enrichir de sa diversité. Toute personne qui pense autrement est un suprémaciste qui est ignorant et qui s’assume et qui agit contre la paix sociale, contre le vivre-ensemble.

Il a ensuite cité la commission européenne contre le racisme : «Les États ont la responsabilité de protéger les minorités vulnérables en adoptant des politiques qui favorisent l’inclusion et qui lutte contre la discrimination à tous les niveaux, à commencer par les institutions publiques et le système d’éducation. »

La marche continua ensuite pour s’arrêter devant le Palais de Justice où un discours fut livré par Ibrahim Koné, coordinateur du Collectif des étudiants et travailleurs internationaux du Québec et militant contre la réforme du Programme d’expérience québécoise (PEQ) qui avait été d’abord été annulée par le gouvernement pour finalement être repassée en douce en juillet 2020.

Nous sommes réunis ici pour demander plus d’égalité des chances et pour dénoncer la discrimination face à une partie de la population québécoise. […] Protéger les étudiants et travailleurs internationaux face aux obstacles systémiques instaurés par la réforme du PEQ. […] Comment pouvez-vous nier le profilage racial lorsque Mamadi Camara est incarcéré six jours durant, injustement ? […] Aujourd’hui, nous disons au gouvernement Legault et au ministre Charrette que nous ne voulons plus d’excuses. Que nous ne voulons plus de promesses. Nous voulons des mesures concrètes.

Un silence inacceptable

Encore devant la palais de justice, Michelle Audette, l’ex-commissaire à l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, a pris la parole.

Comment ça se fait que dans tous les systèmes, depuis ma naissance jusqu’à aujourd’hui, je ne me sens pas à ma place. Mais je la prends ma place. Mais pourtant qu’est-ce qu’on donne à nos enfants québécois, québécois de toutes les nations, qu’est-ce qu’on leur apprend? À une certaine époque - je peux le dire de façon pédagogique - on nous considérait comme des sauvages. Alors qu’on est des grands peuples. […] Justice pour Joyce! Justice pour toutes les femmes et les hommes qui sont parti-e-s dans un silence inacceptable !

La marche fit son dernier arrêt devant le Parc de l’Amérique Latine où Mario Gil, militant pour la paix en Amérique du sud, a dénoncé le colonialisme et l'impérialisme dans le Sud global. Non loin d’une statue de Simon Bolivar, révolutionnaire anti-colonial du 19ème siècle, l’orateur a rappelé à la foule comment les européen.ne.s ont utilisé les peuples autochtones ainsi que les Noirs issus de l’esclavagisme afin de piller les ressources outre-Atlantique et enrichir les riches européens. Cette dynamique n’a pas disparu, mais a seulement changé de forme.

Les médias et toutes les chaînes internationales de communication, les gouvernements d’extrême-droite, de droite et d’Occident ont construit l’islamophobie. Maintenant c’est les musulmans qui sont dépeints comme des terroristes, comme s’ils naissaient pour aller assassiner les Occidentaux. […] Le Canada vend des blindés à l’Arabie Saoudite qui extermine les Yéménites. Ça suffit! Le Canada soutient le régime israélien qui fait un génocide du peuple palestinien. Ça suffit! Le Canada a influencé les politiques des pays d’Afrique et d’Amérique latine pour permettre aux compagnies minières d’aller extraire leurs ressources naturelles, semer la pollution et la guerre. Ça suffit! […] En ce moment, des millions d’immigrants parcourent du Sud au Nord en cherchant de meilleures vies. Parce qu’il y a la pollution, la guerre, [et parce qu’] il n’y a plus de ressources naturelles et il n’y a pas d’opportunités dans le Sud.

Un dernier mot improvisé fut donné par Yvon Barrière de la FTQ. Il a annoncé que la FTQ et l’AFPC avaient récemment pris position « pour affirmer que le racisme systémique, ça existe bel et bien. », avant de raconter finalement une anecdote tirée d’une discussion avec une collègue immigrante qui lui racontait les injustices qu’elle vit.

J’ai eu le malheur de lui dire : «Tu sais, je te comprends.» Et d’un calme désarmant, elle m’a dit : «Non, Yvon, tu ne peux pas comprendre. Tu es blanc, tu es homme, tu es hétérosexuel. Tu ne peux pas comprendre.» Et c’est elle qui avait raison.