Un passant sympathique à la cause s’arrête quelques instants pour discuter avec les militant.e.s du BAILS réuni.e.s devant le 2077-2085 avenue Bourbonnière. Quand on lui explique que les dernières locataires de la place vont quitter leur logement contre leur gré au 1er juillet, l’homme semble indigné: «Oui, mais ces gens-là, ils ont des droits ?» On lui explique que même avec des droits, personne ne veut rester dans ce logement délabré que les propriétaires ont laissé volontairement se détériorer jusqu’à un point insoutenable. Une légère brise vient confirmer l’état pitoyable du bloc: une des poutres soutenant le balcon décrépi du 3ème étage n’est même pas fixée au sol et se balance au gré des bourrasques.

Depuis des semaines, les habitant.e.s de Montréal redoutent le 1er juillet, date de la fête du déménagement. Cette année, la crise du logement atteint des sommets et plusieurs groupes de défense des locataires tentent tant bien que mal de secouer l’État québécois qui fait mine de ne pas voir les gens qui se retrouvent à la rue. Le Chat noir a participé à 3 événements de protestation contre la situation actuelle dans le domaine locatif et un consensus semble toujours émerger dans les discussions qui ont été tenues: étant donné l’inaction du gouvernement, les propriétaires ont le champ libre pour tricher, voler et exploiter les locataires comme bon leur semble.

«C’est épouvantable»

Le 19 juin, une manifestation de plus d'une centaine de personnes a marché du Square St-Louis jusqu’au coin Sherbrooke/McGill où se trouve le bureau du Ministère du conseil exécutif. La marche se voulait être une dénonciation de la hausse faramineuse des prix des loyers qui a cours à Montréal et une demande pour un encadrement juridique plus sérieux des logements. La situation actuelle laisse plutôt à désirer selon les associations de locataires de la ville.

Maxime Roy-Allard, porte-parole du RCLALQ, indiquait ainsi dans un discours que «Les propriétaires se croient tout permis: augmentation abusive de loyers, intimidation, rénovictions. Tout est bon pour faire plus de profits sur le dos des locataires, sur le dos des mal logé.e.s».
Un autre intervenant dans la manifestation, Gaétan Roberge du comité logement Ville-Marie, mettait en garde les manifestant.e.s quant au futur de son quartier, où on détruit des logements de 3 étages pour installer des tours à condos, plus profitables. «Le Centre-Sud est en train de se faire balayer ! On va se faire envahir par plein de tours et tout le quartier va être défiguré. C’est le centre-ville qui s’étend comme ça et on chasse les gens. C’est épouvantable.»

À la fin de la marche une immense bannière appelant au contrôle des loyers attendait les manifestant.e.s. Une période de prise de parole a aussi eu lieu et une poignée de personnes sont venues parler des situations cauchemardesques qu’iels ont vécu: rénovictions, évictions sous de faux prétextes (le classique étant de faire semblant qu’un.e parent.e des propriétaires va prendre le logement), intimidation, hausses abusives, etc. Ces témoignages seront les premiers d’une pléthore qui se ressemblent malheureusement toujours. À chaque fois, on nous présente une situation totalement asymétrique dans laquelle les propriétaires sont tout et les locataires ne sont rien, juridiquement parlant.

Les élu.e.s jouent à l’autruche

Le 23 juin, à l‘initiative du comité logement POPIR, près de  75 personnes ont bloqué l’intersection Sherbrooke/McGill. Ayant paralysé l’artère pendant pratiquement une heure, l’occupation de la rue avait une teneur plutôt festive que seule la tentative par un automobiliste de se faufiler à coup de pare-chocs est venue troubler. Entre des séances de danse avec des marionnettes géantes, les personnes présentes enfonçaient le même clou qu’à la manifestation précédente: il y a un ras-le-bol généralisé contre les propriétaires qui se croient tout permis.

Après avoir roulé à travers un tas de manifestant.e.s pour éviter un détour, un automobiliste accourt vers la police pour se plaindre

Les discours qui ont eu lieu s’attaquaient de même souvent à l’inaction du gouvernement Legault qui semble toujours convaincu qu’il n’y a pas de crise du logement au Québec. La spéculation immobilière, un des nœuds du problème, a aussi été pointée du doigt. Plusieurs pancartes tenues par des manifestant.e.s indiquaient justement «Élu.e.s absent.e.s, spéculateurs contents.» L’étrange slogan «Laforest, sors de la forêt et tu verras la crise du logement», apparu lors de la manifestation du 19 juin, a d’ailleurs refait surface durant le rassemblement.

Toujours la même histoire


Pour le 30 juin, veille de la «fête du déménagement» et donc de l’expulsion de beaucoup de locataires dans la ville, un appel à l’action avait été lancé par le FRAPRU. Le comité BAILS d’Hochelaga-Maisonneuve en a ainsi profité pour déployer une immense bannière sur la devanture d’un bloc appartement dont les occupant.e.s allait être évincé.e.s par Pauline Cauchefer, une jeune bourgeoise possédant plus de 100 logements individuels. Devant le bâtiment, les gens du comité ont placé une table avec des tracts et du café pour discuter avec les passant.e.s et les informer de la situation. Beaucoup se sont ainsi arrêté.e.s pour discuter des problèmes similaires qui se produisent dans leurs voisinages.

Souvent, il s’agit presque exactement de la même situation: un.e propriétaire a laissé sa propriété se délabrer et après plusieurs années décide de la rénover pour chasser les actuel.le.s locataires et augmenter drastiquement le prix des loyers. Souvent, on retrouve un.e «irréductible gaullois.e» qui a décidé de ne pas quitter son loyer malgré les menaces et coup bas des propriétaires.

Un sympathisant du comité raconte ainsi comment, après des mois de démarches administratives absurdes (son propriétaire refusait de lui dire à quel nom faire le chèque pour le paiement du loyer), il a pratiquement évité d’être mis à la rue parce qu’il s’est cassé le bras et que son propriétaire avait tout juste assez d’humanité (ou de sens des relations publiques) pour ne pas mettre dehors une personne blessée. Un passant raconte pour sa part qu’on a essayé de le rénovincer, mais que devant son refus de partir on lui a donc promis que les travaux feraient un boucan insupportable.

Si plusieurs résistent, quitte à perdre en qualité de vie, ce n’est pas tout le monde qui a réussi à conserver son logement. Au 30 juin, le FRAPRU estimait qu’au moins 100 ménages montréalais n’auront pas de logement après leur expulsion. Une membre du BAILS racontait justement avoir discuté la veille avec une mère qui n’avait nul part où aller vivre avec ses deux enfants au 1er juillet. Pourtant, 3,2% des logements de la ville sont vacants: ce sont les prix absurdes (1200$/mois en moyenne pour les logements vacants), artificiellement gonflés par des propriétaires rapaces qui empêchent les familles comme celle-là d’avoir un toit. Bref, tout le monde sauf les député.e.s caquistes est convaincu que l’actuelle crise et les douleurs qu’elle cause sont directement la faute des propriétaires et de leurs pratiques ignobles.