Dans Le Boys Club, l'autrice Martine Delvaux écrit que «si la violence contre les femmes était considérée comme une guerre civile, une portion importante de ce qui arrive aux femmes tous les jours à travers le monde serait interdite par la Convention de Genève.» Au Québec, cette violence systémique contre les femmes a fait 12 victimes en 2021. Les groupes de femmes de Québec ont un message clair: «C'est assez!»

Le 2 avril dernier, plus de 350 personnes se sont rassemblées devant l'Assemblée nationale à Québec. Dans un appel national à la mobilisation, des groupes de femmes* avaient organisé des manifestations et rassemblements contre les féminicides dans une vingtaine de municipalités du Québec. L'alarmante statistique de 8 féminicides en 8 semaines a vraisemblablement sonné une forte alarme chez les féministes puisqu'en ce vendredi midi la foule occupait tout l'espace de la clôture devant l'Assemblée nationale jusqu'à la fontaine Tourny, au grand dam de la police qui daigné bloquer la rue seulement après que plusieurs voitures aient essayé de se faufiler à travers la masse de monde.

Comme l'a indiqué l'animatrice de l'événement, Isabelle Boily, le premier rôle du rassemblement était d'«honorer notre devoir de mémoire». Des rubans blancs avec les noms de Kataluk Paningayak-Naluiyuk, de Nancy Roy, d'Elisapee Angma, de Marly Édouard,  de Myriam Dallaire, de Sylvie Bisson, de Nadège Jolicœur et de Rebekah Harry ont ainsi été symboliquement accrochés à une bannière portant le slogan «C'est assez!», bannière qui devait être remise à un comité transpartisan contre la violence sexuelle.

Crédits photo: Lény Painchaud

« J'appelle les hommes à livrer le combat de leur vie»

L'animatrice a ensuite passé la parole à Pénélope Guay de la Maison Missinak, qui a livré un discours inscrit dans son vécu d'intervenante, lequel a fait surgir des larmes chez plusieurs.

«Je travaille dans une maison d'hébergement pour les femmes autochtones. J'entends toutes - toutes - les violences. Je les nommerai pas, je pense que vous les connaissez. Cette semaine encore, une femme inuite qui passe par chez nous, qui parle anglais. [...] ça faisait deux jours qu'elle mangeait pas... parce que le conjoint ne voulait pas qu'elle mange. Ça m'a levé le cœur. Toute la semaine j'ai pensé à ces femmes qui sont décédées, encore deux femmes inuites.»

Celle-ci s'est ensuite adressé aux hommes présents, lesquels constituaient à peu près le quart des participant.e.s au rassemblement.

«J'appelle les hommes à refuser la violence dans leur vie et dans celle de leur entourage et à tout faire pour y mettre fin. J'appelle les hommes à livrer le combat de leur vie en affrontant leurs blessures pour retrouver l'équilibre. J'appelle les femmes à faire de même pour que cesse le cycle de la violence, parce que les enfants sont victimes aussi.»

Les féminicides sont la conséquence du patriarcat

Après Pénélope Guay, Lucie Gosselin du Centre ressources pour femmes de Beauport a pris la parole pour livrer un discours qui pourrait pratiquement faire figure d'ABC du féminisme intersectionnel.

Depuis quelques semaines on en entend parler [de la violence conjugale] dans les médias quasiment tous les jours[…] Pourtant, c'est pas nouveau la violence conjugale, ça existait avant, c'est pas la pandémie qui a créé ça. Ça existe dans notre pays, ça existe dans le monde entier et ça existe à cause des rapports de pouvoir qui existent entre les hommes et les femmes. Ce système-là qui est présent ici et qui est présent ailleurs dans le monde, on l'appelle le système patriarcal. C'est un système où ce sont les hommes qui ont le plus de pouvoir dans la famille et dans la société en général. C'est ce système qui permet les féminicides. Un féminicide ça veut dire qu'une femme est tuée pour le simple fait d'être une femme. [….]
Toutes les femmes sont confrontées à cette violence-là: comme mère, comme filles, comme épouses, comme sœurs, comme amies, pis encore plus les femmes qui sont à la croisée de plusieurs oppressions comme les autochtones, les femmes immigrantes et racisées, celles qui sont pauvres, celles qui vivent avec un handicap et celles qui font partie de la diversité sexuelle et de genre. J'en oublie peut-être d'autres, mais toutes les femmes y sont confrontées.

L'oratrice a ensuite posé une question ouverte dont la réponse avait probablement été donnée dans son explication de la nature du système patriarcal: «Pourquoi est-ce que les gouvernements ne financent pas convenablement, depuis des décennies, les centres de femmes, les maisons d'hébergement [...] qui luttent aux côtés des femmes [,] qui les soutiennent dans leur difficultés et qui les aident à sauver leurs vies même?».

Après Lucie Gosselin, Mayté Martinez de l'Alliance des maisons d'hébergement de 2e étape pour femmes et enfants victimes de violence conjugale a reçu le micro. Celle-ci a d'abord rappelé que «Derrière chacune [des] femmes tuées il y [en] a des milliers d'autres qui vivent dans la peur au quotidien.» La militante a ensuite pointé une composante du système de domination patriarcale parfois oubliée: le système migratoire.

«Nous voulons l'accélération des dossiers des femmes victimes de violence conjugale et familiale et des femmes à statut précaire. Ces femmes-là sont les plus vulnérables d'entre les vulnérables. Nous avons besoin d'une société sensible et consciente que le patriarcat, le colonialisme, le racisme, ne sont pas des violence isolées, mais font partie du même système de pouvoir inégalitaire injuste».

Lutter pour toutes les femmes

À sa suite, Assina Musinde de la Maison des femmes de Québec était sensée prendre la parole, mais celle-ci ne pouvait être présente pour des raisons qu'est venue expliciter sa collègue Iris.

«Aujourd'hui c'était ma collègue Assina Musinde qui devait venir prendre parole. Quand est venu le temps d'écrire son texte, c'est au même moment qu'elle a appris qu'on était reconfiné.e.s à cause de la Covid. En tant que mère monoparentale, elle a dû complètement réorganiser sa vie, simplement pour pouvoir revenir travailler, pour pouvoir continuer à lutter auprès de nous toutes et pour les femmes victimes de violence conjugale. Donc pour Assina, pour toutes les femmes, pour toutes les mamans, on est rassemblé.e.s. Pour les femmes qui ont été assassinées et celles qu'on ne veut pas qui le soit.»

Suite à ce dernier discours, les femmes présentes ont été invité.e.s à participer à un court die-in, c'est-à-dire que celles-ci se sont couchées au sol pour mimer le fait d'avoir été assassiné.e.s. Avec quelques 200 femmes couchées au sol, la Fontaine de Tourny et l'enclave dédiée aux rassemblements devant l'Assemblée nationale avaient assurément des allures de lendemain de massacre. Déterminées à ne pas en arriver là, les personnes présentes ont tout au long du rassemblement scandé «Pas une de plus!» et parfois «Ni una menos!», slogan popularisé par les mobilisations contre les féminicides en Amérique du sud.

*Il s'agit plus précisément de l'Alliance des maisons d'hébergement de 2e étape pour femmes et enfants victimes de violence conjugale, de l'R du centre de femmes, de la Fédération des maisons d'hébergement pour femmes et du Regroupement des maison pour femmes victimes de violences conjugale