Depuis que Twitter, Facebook et les autres grandes plateformes ont montré leur jeu en bannissant des personnalités controversées comme le président Donald Trump, une partie de la gauche se montre appréhensive du pouvoir de répression que celles-ci sont en mesure d'exercer, surtout lorsqu’elles se concertent. Des individus et des groupes pourraient se retrouver dans la même situation pour des raisons qui servent les pouvoirs capitalistes : or, n’est-ce pas déjà le cas avec les travailleur.euse.s du sexe?

Véritable laboratoire immatériel de communication, de jeu et de commerce, le Web a toujours eu une longueur d’avance sur la législation étatique qui peine à suivre les incessantes transformations du domaine informatique, d’autant plus que les juristes et politicien.ne.s responsables de concevoir les cadres juridiques méconnaissent souvent les dynamiques que l’on y retrouve. Sur le « terrain » des réseaux sociaux, ce sont plutôt des entreprises privées qui établissent et appliquent les règles, quoique leurs actions peuvent aussi découler de campagnes politiques. Ces dernières années, les travailleur.euse.s du sexe (l’acronyme TS sera utilisé afin d’alléger le texte) sont confronté.e.s, bien plus que l’utilisateur.trice moyen.ne, à cette réalité profondément asymétrique, arbitraire, oppressive et téléguidée par des intérêts privés. Leur lutte, bien que relativement méconnue, porte sur des enjeux qui nous concernent pourtant tous.tes, et peut servir d’inspiration pour une nécessaire remise en question des multinationales qui dominent le Web.

En 2018, le gouvernement étasunien a adopté les projets de loi SESTA (Stop Enabling Sex Trafficking Act) et FOSTA (Fight Online Sex Trafficking Act) dont le but officiel était de mettre à jour le Communications Decency Act afin de protéger les victimes de trafic sexuel. La loi ainsi modifiée, et plus précisément son article 230, prévoyait jusqu’alors que l’ensemble des fournisseurs de services Internet ne seraient pas considérés comme les publicateurs (treated as the publisher) des contenus hébergés sur leurs sites. Grâce à cet article, il est donc possible pour un individu de soumettre ce qu’il veut sur un site Web sans que son propriétaire ne soit tenu responsable du contenu en question, ce qui fait en sorte que les hébergeurs n’ont pas à « s’inquiéter » (lire : assumer la responsabilité légale) de ce qui est publié sur leurs plateformes, une importante assise de la liberté d’expression sur Internet.

Les projets de loi SESTA/FOSTA créent une exception à cette loi en imposant une responsabilité légale aux hébergeurs lorsque les contenus publiés sont associés au travail du sexe, même si celui-ci est consensuel. Ainsi, ces hébergeurs ont intérêt, voire l’obligation légale, de chasser toute forme de sollicitation et de publicité sexuelles de leurs plateformes. Les législateurs ont donc choisi de punir les TS autonomes ainsi que leurs client.e.s pour des activités légitimes et consensuelles plutôt que de s’attaquer aux problèmes fondamentaux de la société qui mènent aux ravages causés par le proxénétisme et toute autre forme d’exploitation sexuelle.

Le congrès américain
Photo de denishiza @ Pixabay

De nombreux groupes et individus ont dénoncé le projet de loi, car il enlevait effectivement la possibilité aux TS de publier toute forme de contenu pornographique ou de publicités liées à leur travail. Dès l’adoption du projet de loi en mars 2018, plusieurs sites Web ont immédiatement retiré des sections liées au travail du sexe, dont la plateforme Backpage, jusqu’alors reconnue internationalement pour son hébergement de publicités érotiques. Les conséquences furent immédiates et drastiques : sans que cela ne puisse faire l’objet d’un débat public, les TS ont été banni.e.s de ces plateformes et forcé.e.s de s’organiser autrement pour rejoindre leurs clientèles.

Des groupes de pression religieux aux individus délateurs

Ces attaques s’inscrivent dans ce qui est souvent nommé la « Guerre contre la porno » (ou War on Porn), la plus récente itération d’un conflit remontant à plusieurs siècles. Aux États-Unis, celle-ci se manifeste à travers les importantes activités de lobbying effectuées par des groupes qui trouvent leurs racines et leur financement dans des institutions religieuses, dont le National Center on Sexual Exploitation, Fight the New Drug et Your Brain on Porn. Quoique ces groupes insistent habituellement sur l’idée qu’ils cherchent à combattre les activités criminelles, ils font rarement ou jamais la distinction entre l’exploitation sexuelle et le travail sexuel entre adultes consentant.e.s. Déjà que leurs stratégies politiques sont vivement contestées au sein du milieu, leur approche envers les TS fait preuve d’un paternalisme éhonté : il ne s’agit pas de respecter leur choix et de chercher à les protéger, mais bien de les « sauver » de ces métiers jugés inadmissibles.

Vers le tournant des années 1980, la pensée féministe s’est divisée en deux courants d’apparence inconciliables : un premier camp que l’on pourrait qualifier « d’anti-domination » tend à voir la sexualité comme un instrument de domination masculine, faisant de la pornographie une chose fondamentalement misogyne que la société se doit d’exterminer; de l’autre côté, on retrouve le camp « pro-sexe » qui postule, au contraire, la possibilité pour la sexualité d’être un vecteur d’émancipation, avec la pornographie comme médium subversif des normes sexuelles pouvant être réappropriée par les femmes et les sexualités minoritaires.

C’est également l’analyse qu’en a faite Gayle Rubin, figure clé du féminisme ayant consacré une grande partie de son œuvre à dresser un portrait anthropologique de la libération sexuelle. En 1982, elle s’est d’ailleurs retrouvée au cœur d’une autre guerre, les sex wars, entre les féministes de la domination et les féministes du désir. Aujourd’hui, il va sans dire que les TS appartiennent au deuxième camp, alors que les lobbys anti-pornographie incarnent l’avant-garde du premier : à l’époque de Rubin comme aujourd’hui, les féministes anti pornographie et anti travail du sexe - ou SWERF (sex work exclusionary radical feminist) - n’ont d’ailleurs jamais hésité de créer des alliances avec les éléments conservateurs et nationalistes de la classe politique.

Ces regroupements anti travail du sexe ne sont malheureusement pas les seuls à s’en prendre aux TS. Depuis la fin de 2018, un individu anonyme actif sur Twitter, Facebook et Instagram revendique des centaines de bannissements ou suppressions de comptes liés à une offre érotique. Dans plusieurs de ses messages, l’individu rend explicite son opposition à toute forme de pornographie et menace ses victimes de s’en prendre de nouveau à leurs comptes si jamais iels en créent d’autres. S’agit-il de la seule personne agissant de la sorte sur les réseaux sociaux? Sachant que les grandes plateformes interviennent principalement en réaction aux signalements individuels, ces règlements ouvrent la porte aux dénonciations, délations et actes de vengeance, d’autant de sources de vulnérabilité pour ces travailleur.euse.s déjà poussé.e.s vers les marges de la société.

De nombreuses personnes ont pris la parole en ligne pour dénoncer leurs propres expériences avec les bannissements ainsi que sa forme plus néfaste, les bannissements furtifs (shadow banning), où le compte demeure actif tout en étant écarté des résultats de recherche du site Web, ce qui revient donc à le rendre invisible. En 2019, deux travailleuses québécoises se sont prononcées à ce sujet dans un article d’Urbania. Sur quelles bases ces bannissements sont-ils appliqués? Les règlements relatifs au contenu interdit se retrouvent souvent dans les conditions d’utilisation des plateformes en question. Dans le cas de Facebook (qui possède Instagram), ce sont les « Standards de la communauté » qui définissent une bonne partie de ces règlements.

Or, les règlements que l’on y retrouve - et dont les mises à jour ne sont pas toujours claires ou annoncées au public - interdisent maintenant une gamme de contenu incluant les références au contenu pornographique hébergé sur une page externe, voire même l’utilisation des « emojis sexuels » et des « chaînes d’emojis sexuels » (par exemple, une pêche utilisée en conjonction avec une aubergine). Mais encore, les règlements font mention de contenus offrant ou faisant la demande d’images de personnes nues, de relations sexuelles, de partenaires sexuel.le.s ou de tchat sexuel, et ce, même si c’est « implicitement ou indirectement ».

Une aubergine et une pêche en emojis
Contenu interdit

Boycottage et alternatives

Une récente mise à jour des conditions d’utilisation d’Instagram a évoqué de nouvelles réactions appréhensives de la communauté du travail de sexe, même si la compagnie a tenté d’assurer que rien ne changeait et qu’il s’agissait plutôt d’une clarification des conditions. Or, Instagram mentionne que des discussions sont actuellement en cours avec des organisations dédiées à ces enjeux, mais sans mentionner lesquelles. Pendant ce temps, la tendance semble se maintenir alors que les bannissements se poursuivent, la majorité du temps sans explication, sans recours et en fonction d’un monitorage arbitraire effectué par les propriétaires des plateformes.

Face au déploiement de la Guerre contre la porno sur les médias sociaux, des travailleur.euse.s appellent maintenant au boycottage et à l’adoption de plateformes alternatives. Dans un document circulant sur Instagram, deux travailleur.euse.s encouragent leurs collègues à participer, ne serait-ce que pour une durée temporaire ou périodique, au boycottage de Facebook et d’Instagram, le tout en faisant la promotion des alternatives comme Mastodon et plus particulièrement l’instance du site dédiée au travail du sexe, Switter. Les auteur.e.s du document recommandent cette plateforme, un logiciel libre, car elle est jugée plus sécuritaire et éthiquement responsable en raison de sa nature décentralisée et anti-capitaliste.

Est-il plus facile d’imaginer la fin du monde que celle de Facebook, Instagram et Twitter? Il va sans dire que la taille et l’enracinement profond des principaux médias sociaux posent un défi immense pour quiconque souhaite bâtir des alternatives viables. N’empêche que la Guerre contre la porno et la lutte menée par les TS pour résister à leur effacement démontre que ces plateformes détiennent un pouvoir énorme qui peut rapidement se tourner contre les individus et les groupes qui agissent à l’encontre de leurs intérêts. Alors que la technologie, le savoir-faire et les structures existent déjà au sein de la communauté du logiciel libre, la possibilité d’un grand exode vers les plateformes alternatives demeure surtout, à l’heure actuelle, une question de volonté.

Le logo de Switter, repris de switter.at
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