La pandémie a fait ressurgir au Québec l’antagonisme qui existait entre les cadres et les employé.e.s du réseau de la santé et des services sociaux. Tandis que des aîné.e.s mourraient de soif à cause du manque de personnel dans des établissements, les directions ont mis le blâme sur leurs employé.e.s et se sont attaquées aux lanceurs.euses d’alertes plutôt que d’écouter les recommandations des gens sur le plancher. Quotidiennement, une page de memes critique ce qui se trame dans le réseau et, ironiquement, montre qu’il est possible d’entretenir une relation d’écoute avec ses «subordonné.e.s» plutôt qu’une relation hiérarchique.

Avec plus de 30 000 abonné.e.s sur Facebook, la page Organisation structurelle coconstruite de lo praticienxe réflexixe («Orgstruco» pour les initié.e.s) est de loin la page de memes de gauche québécoise la plus populaire à l’heure actuelle. Elle est en quelque sorte l’exutoire d’un groupe d'intervenant.e.s ayant travaillé dans plusieurs milieux (dont la santé) et qui voit les conditions de travail devenir de plus en plus absurdes.

La page se démarque sur le plan esthétique et orthographique, mais aussi sur le plan politique si on la compare à la plupart des pages de memes québécoises. Plutôt que de multiplier les références au FLQ, à la guerre civile espagnole ou à la révolution bolchévique, OrgStruCo met de l’avant une «approche bourrée d’amour», dans les mots d’un.e des administrateur.ice.s, surnommé.e «Mishel Kekourge», que le Chat noir a interviewé. «Malgré que je suis un.e militant.e très abrasif.ve, j'essaie de pas rentrer dans le bullying, dans la violence.», indique-t-iel en précisant ne pas vouloir tone policer non plus.

Paternalisme et blâmes

Parmi les cibles des memes de la page, on retrouve fréquemment les CIUSSS (centres intégrés de santé et de services sociaux) et leurs campagnes de sensibilisation déconnectées de la réalité des travailleur.euse.s de la santé. Cet hiver, Organisation structurelle coconstruite a surtout critiqué l’attitude paternaliste de différents centres, par exemple celui de l'Est-de-l'Île-de-Montréal qui a placardé des affiches avec des perroquets intimant aux employé.e.s de porter le masque.  

Plus fâchante encore est la tendance qu’ont pris certains CIUSSS de littéralement blâmer les travailleur.euse.s de la santé pour la propagation du coronavirus. Aux débuts de la crise, des syndicats avaient dénoncé cette attitude, mais elle persiste néanmoins.

«Après 18 heures [de travail], t'es dans le coma. Si il manque trop de personnel, ce qui fait que des gens meurent, c'est pas les intervenant.e.s. [Ce ne sont pas elleux] qu’il faut blâmer, mais les cadres, la gestion et surtout toutes les structures politiques et sociales qui causent le manque de personnel et les coupures dans les services», explique l’admin de la page.  Revenant sur ses propos, iel précise que «les gestionnaires font un travail extraordinairement difficile dans une époque apocalyptique de coupures et de désinvestissement de l'État envers la population». Comme pour la plupart des enjeux abordés par la page, la question de la relation de supériorité entre cadres et employé.e.s vient avant tout de problèmes systémiques et non individuels.

«Les gestionnaires, leur seul outil, trop souvent, c'est de presser le citron aux intervenant.e.s.», ajoute Mishel. «Je suis sûr.e que, dans leurs têtes, les gestionnaires veulent donner les meilleurs services possibles.» Les gestionnaires sont de fait pris.e.s entre les intérêts du gouvernement et ceux des employé.e.s, les mauvaises décisions du premier les forçant à exploiter davantage le travail des second.e.s. Cette division de classe engendre ainsi des problèmes de communication graves, amenant les cadres et les autres salarié.e.s à entrer en conflit. «Les canaux sont rendus tellement hermétiques pis complexes que y'a une altérité entre gestion et employé.e.s.»

De fait, le rôle de cadre demanderait, selon l’administrateurice d’Organisation structurelle coconstruite, une certaine rigidification de la pensée. «Si tu veux te rendre haut placé, t’as pas le choix de rentrer dans le moule, d'adopter les styles de gestions de la Nouvelle gestion publique et de laisser de côté certaines valeurs. [...] Si à la place on écoutait les préposés pis les gens qu'on aide, on aurait des solutions.»

Co-construction

Cet hermétisme allant parfois jusqu’à l'animosité entre les différents types d’emplois au sein des établissements de santé est radicalement opposé à l’approche que met de l’avant Organisation structurelle coconstruite au plan politique, mais aussi dans la manière dont la page est gérée.  Sur OrgStruCo, les gens sont encouragés à interagir avec la page et engager des dialogues avec l’équipe de modération. «Sur ma page, y'a des échanges partout. Moi j'apprends énormément. Plein de gens me contredisent pis ça me permet de m'enrichir.»

Cette manière de réfléchir le contenu de la page en dialogue avec la communauté Facebook tournant autour n'est pas sans rappeler un concept se retrouvant dans le titre de la page: la co-construction. «[Le nom de la page] fait référence à un concept utilisé en intervention. Par exemple, quand on fait un plan d'intervention avec une personne qu'on aide, la vraie bonne façon de la faire, c'est en co-construction.» Plutôt que de voir en le.a patient.e une personne devant suivre l'autorité de l'intervenant.e, la co-construction propose de voir l'intervention sociale comme un travail coopératif entre intervenant.e et la personne aidée. «Ma job c'est d'être sur le même pied d'égalité [que les personnes que j'aide]»

De la participation à la mobilisation

Dernièrement, la participation des fans à Organisation structurelle coconstruite de lo practicienxe réflexixe a pris un axe davantage politique. En effet, une cellule de mobilisation tournant autour de la page a commencé à se former et à faire des actions en ligne. La cellule a par exemple publicisé certaines pétitions et a organisé une vague d’envoi de courriels à l’accueil Bonneau pour supporter les intervenant.e.s qui avaient été licencié.e.s pour être remplacé.e.s par des agent.e.s de sécurité.

OrgStruCo et ses followers se sont de même beaucoup impliqué dans la cause de Ciel Ash Paré, militant.e de l’organisme Trans Montréal et étudiant.e en travail social à l’Université de Montréal qui s’est notamment vu refuser l’accès à ses stages pour s’être fâché contre des gens tenant des propos transphobes et psychophobes dans un groupe Facebook. Une collecte de fonds est d’ailleurs en cours pour soutenir Ash.

La page est aussi une alliée des lanceur.euse.s d’alerte du réseau de la santé, comme Marie-Anne Goupil pour qui la page a fait une campagne d’appui et a ramassé plusieurs milliers de dollars pour l’aider dans ses démarches juridiques. En formation pour devenir préposée aux bénéficiaires, Goupil avait dénoncé les conditions dans le système de la santé québécois dans les pages du Devoir et s’était vue renvoyée le jour suivant. Son cas avait été dénoncé, notamment par OrgStruCo, comme une énième manifestation de l'Omerta ayant lieu contre des travailleur.euse.s dénonçant les failles du système de santé au Québec. «La répression est réelle», indique Mishel en ajoutant que même si le licenciement de Marie-Anne Goupil était illégal, le CIUSSS l’ayant mise à la porte veut qu’elle rembourse sa formation.

La page devrait ainsi multiplier ce type d’initiatives plus militantes dans le futur, faisant intervenir directement son public dans des luttes concernant le réseau de la santé ou les droits des personnes opprimées. «On a du pouvoir. On est pas obligé d'accepter l'inacceptable.», prononce Mishel en fin d’entrevue.